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Portrait

Andrea Pinna, le cosmopolite

par Chloé Enkaoua, Journalistele 17 janvier 2022

Amoureux des échecs, Andrea Pinna avance ses pions avec méthode et stratégie, à la vie comme sur le plateau de jeu. « J’ai toujours été beaucoup moins spectateur qu’acteur », assure-t-il en souriant, son regard bleu perçant toujours fixement rivé sur celui de son interlocuteur. De lui, son associée chez Foley Hoag Diana Paraguacuto-Mahéo dit qu’il a « une patience à toute épreuve ». Un véritable pro de l’échiquier, donc, mais avant tout un avocat-conseil qui se veut le plus généraliste possible. « Il a une vision du droit très large », poursuit-elle. « Pour lui, un bon avocat est quelqu’un qui se frotte aussi aux tribunaux. » Car, malgré sa spécialisation – et sa renommée – en arbitrage, et notamment dans les traités bilatéraux d’investissement, Andrea Pinna refuse de se voir enfermé dans une case. « Je suis catalogué comme l’avocat des États en matière d’arbitrage d’investissement, mais je fais également de l’arbitrage commercial, du contentieux judiciaire ou encore du droit pénal international », tient-il à rappeler. « Je suis globalement intéressé par tout ce qui est nouveau ; faire la même chose deux fois de suite m’ennuie. Mais être avocat généraliste devient de plus en plus difficile dans un monde où l’ultra-spécialisation est en train de prendre le pas. On oublie que ce que l’on a appris dans un domaine peut être utile dans un autre… »

Milan-Paris

S’il dit aujourd’hui rêver d’inverser la tendance et énumère avec passion ceux qui, pour lui, sont des modèles en tant qu’avocats généralistes, de Jean-Michel Darrois à Jean-Denis Bredin en passant par Jean-François Prat et Jean-Pierre Martel, Andrea Pinna s’est au départ montré moins enthousiaste lorsqu’il s’est agi de trouver sa voie. Né à Milan en 1974, en plein dans les années de plomb, il s’applique sur les bancs du lycée à lister les différentes disciplines pouvant déboucher sur une carrière. « Aucune ne m’intéressait vraiment », raconte-t-il de son accent chantant. « J’ai finalement choisi le droit par défaut, tout simplement car je ne connaissais pas cette matière. » Installé à Paris depuis 1989, sa mère ayant quitté l’Italie pour prendre la direction éditoriale des éditions Gallimard, c’est à Assas qu’il se frotte à cette discipline inconnue… qui le séduit très rapidement. « Cela a été une grande découverte », se souvient-il. « Alors que j’avais été un cancre jusqu’à la terminale, je suis devenu un très bon élève, notamment grâce à des enseignants exceptionnels qui m’ont appris à aimer le droit sous toutes ses formes. » Parmi eux, Xavier Boucobza, directeur du master professionnel de droit des affaires internationales à Paris-Sud, qui se souviens d’un « excellent étudiant ». « Il m’arrive encore de le croiser en tant qu’arbitre ou consultant dans certains grands dossiers internationaux », poursuit l’universitaire. « C’est une fine lame, avec un sens de la précision à toute épreuve, qui n’hésite pas non plus à être créatif et à innover. » Un esprit curieux et aventureux qui s’est révélé dès la faculté. « J’ai rapidement considéré que le droit français dans son ensemble était un peu restreint et souhaité aller voir comment cela se passait ailleurs », se souvient Andrea Pinna. « En tant qu’Italien, je me suis notamment intéressé au droit italien et à ses similitudes et divergences avec le système juridique français. » Après son DEA de droit privé général, et alors qu’il vient d’intégrer l’université de droit des Pays-Bas pour entamer un doctorat, il participe au début des années 2000 à un projet de recherche de droit comparé faisant suite aux principes du droit européen des contrats. Au sein de la commission Lando-von Bar, qui a notamment travaillé sur le projet très décrié d’un code civil européen, l’étudiant se retrouve alors à la croisée de cultures juridiques très différentes. « J’ai découvert que l’on pouvait faire les choses autrement », affirme-t-il. « Cela a été utile pour ma formation et pour ma thèse, mais surtout pour mon activité actuelle, car la plupart de mes dossiers sont internationaux. Le marché de l’arbitrage, c’est le monde entier. »

Il achèvera sa thèse à Paris 2, non sans s’être longuement cherché… Après avoir un temps envisagé de la faire sur les conflits d’intérêts, il choisit en effet finalement un autre sujet : la mesure du préjudice contractuel. « C’est une thèse à la fois de droit français et de droit comparé, car ne trouvant aucune source ni support sur ce thème en France, j’ai dû m’inspirer des systèmes juridiques étrangers. Ce sujet m’est venu par la pratique ; en parallèle de ma thèse et de la commission Lando-von Bar, j’avais en effet intégré le cabinet d’avocats franco-italien Castaldi Mourre et Associés », explique l’avocat. Lequel parle de sa première structure comme d’une sorte de « Little Italy », où la langue italienne prédominait et où le ristretto coulait à flots. Une sorte de retour aux sources, donc, pour Andrea Pinna, qui fait alors ses premiers pas dans l’arbitrage aux côtés d’Alexis Mourre entre 2000 et 2005. Ce dernier décrit son ex-collaborateur comme un avocat très talentueux et perspicace. « Andrea est l’un des esprits juridiques les plus fins que le marché puisse aujourd’hui offrir, combinant une impressionnante capacité d’analyse avec une très grande capacité de travail », ajoute l’ancien président de la Cour internationale d’arbitrage de la CCI, parti en 2015 fonder son propre cabinet.

Sous la lumière

En 2006, après avoir soutenu sa thèse, Andrea Pinna fait face à un dilemme : suivre la voie universitaire ou celle du terrain. « Prétentieux comme je suis, j’ai voulu faire les deux », s’amuse l’avocat. Mais après avoir échoué au concours d’agrégation, c’est finalement la robe qu’il endossera pour de bon. Il rejoint alors en 2007 le cabinet Darrois Villey Maillot Brochier, qu’il quitte deux ans plus tard pour Bredin Prat. Au sein de ces deux firmes, où il a exercé en tant que collaborateur, il enchaîne les dossiers d’envergure en contentieux et arbitrage international. Chez Darrois, tout d’abord, il se plonge dans l’arbitrage commercial et travaille notamment sur le dossier très médiatique du conflit entre la multinationale alimentaire française Danone et son partenaire chinois Wahaha. Chez Bredin Prat, ensuite, c’est l’arbitrage d’investissement qui prend le pas, et notamment les traités bilatéraux d’investissement entre États et investisseurs devant des instances internationales telles que la CCI à Paris ou encore le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) à Washington. Dans ce cadre, il accompagne entre autres la République démocratique du Congo dans le conflit qui l’oppose à la société minière canadienne First Quantum. « C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à me spécialiser dans la représentation des États », commente l’avocat. « De manière générale, nous n’avons pas vraiment le luxe de choisir nous-mêmes notre spécialité ; elle est définie par nos clients. Le métier d’avocat est à mon sens un métier d’expérience. Il faut avoir vu et connaître les choses pour prétendre les pratiquer. »

Au fil des dossiers, Andrea Pinna assoit sa réputation et acquiert cette expérience si nécessaire. À tel point que, début 2015, il est approché par Valérie Lafarge-Sarkozy pour intégrer en tant qu’associé un autre cabinet français, De Gaulle Fleurance & Associés, afin d’y créer leur département arbitrage. « J’ai accepté ce défi, mais cela n’a pas été facile de se bâtir une réputation en la matière quand tant d’autres concurrents avec des pratiques déjà très établies existent sur le marché », se souvient celui qui parviendra tout de même rapidement à faire la renommée du cabinet en arbitrage grâce, notamment, à un dossier, et pas des moindres : la représentation de la Fédération de Russie dans l’ensemble des procédures initiées en France par les anciens actionnaires majoritaires de la compagnie pétrolière russe Ioukos. Une longue et fastidieuse saga judiciaire qui n’est aujourd’hui toujours pas terminée – des procédures sont toujours en cours aux Pays-Bas et au Royaume-Uni –, et dans laquelle la Russie avait au départ été condamnée à indemniser les anciens actionnaires majoritaires de Ioukos à hauteur de 50 milliards de dollars – une sentence qui a depuis été annulée par la Cour suprême des Pays-Bas. Lorsqu’il s’agit d’évoquer cette affaire, pour laquelle il n’a pas hésité à annuler tout bonnement ses vacances d’été 2015, l’associé est intarissable. « Il s’agit du plus grand dossier d’arbitrage de la place en matière d’arbitrage d’investissement », souligne-t-il. « Le 15 juin 2015, j’ai vu arriver dans mon bureau une pile immense de notifications internationales de saisies pratiquées par la partie adverse dans l’exécution de la sentence ; il y en avait environ 250. À une époque, il y avait près d’une trentaine de procédures en cours en même temps. » En 2017, les ex-actionnaires majoritaires ont finalement renoncé à leur exequatur en France, et l’ensemble des mesures d’exécution et des saisies ont été levées. Parmi elles, celle du terrain et de l’immeuble en construction quai Branly devenu la cathédrale orthodoxe russe. « Avoir remporté cette procédure de saisie immobilière en particulier était très symbolique pour notre client », se félicite l’avocat. « C’est un dossier qui se combattait à la fois dans les prétoires et dans les médias. Par la force des choses, sous la lumière, j’ai donc appris une autre facette de mon métier d’avocat. C’est un exercice différent, très difficile, et néanmoins important pour défendre la position de nos clients. » Aujourd’hui encore, il continue de travailler sur ce dossier, au-delà du seul volet français qui s’est achevé pour lui avec succès. Pour preuve, cette photo qu’Andrea Pinna exhibe fièrement, le montrant en train d’être décoré par Vladimir Poutine en personne de l’équivalent russe de la Légion d’honneur. « C’était au Kremlin, en 2019, et c’était un moment inoubliable », se rappelle l’associé. « Pour l’anecdote, j’ai été décoré en même temps que Gianni Infantino, l’actuel président de la FIFA, qui avait organisé la Coupe du monde de football en Russie en 2018 ! »

Connexions

Quoi de plus naturel pour cet avocat résolument transfrontalier que de poursuivre l’aventure au sein d’un cabinet international ? En 2018, accompagné de ses deux collaboratrices Anne-Fleur Dory et Hortense Fouchard, il finit ainsi par intégrer le cabinet américain Foley Hoag à Paris pour y prendre la tête de l’équipe spécialisée en arbitrage et contentieux international. Une pratique dominante au sein de la structure, qui regroupe soixante avocats dédiés à cette matière dans le monde, dont huit à Paris. « C’est une offre que je pouvais difficilement refuser », affirme Andrea Pinna. « Nous faisons beaucoup de représentation des États. À l’inverse des autres cabinets de la place, nous sommes partis de l’arbitrage d’investissement pour nous développer ensuite vers l’arbitrage commercial, d’où je viens à la base. La boucle est bouclée ! » Dans un sourire, l’associé évoque sa première rencontre avec les membres du cabinet. « La plupart d’entre eux avaient intégré Foley Hoag depuis au moins une quinzaine d’années. Je me suis dit que c’était soit un gage de qualité, soit qu’ils étaient masochistes ! Je sais aujourd’hui que mon premier ressenti était le bon. » Diana Paraguacuto-Mahéo, associée en contentieux et arbitrage international du bureau parisien, a intégré la structure en même temps qu’Andrea Pinna en 2018. Elle se souvient d’une connexion immédiate et naturelle. « Nos deux visions étaient alignées », raconte-t-elle. « Andrea m’est tout de suite apparu comme une belle personne, sincère et d’une élégance très milanaise. J’ai rejoint le cabinet confiant sur le fait que l’on pourrait construire ensemble une pratique qui nous ressemblait, et cette première impression ne s’est jamais démentie. » Si elle souligne en riant une organisation et une précision parfois poussées à l’extrême, l’avocate salue les connaissances pointues et le côté très pédagogue de son associé. « C’est un professeur dans l’âme ; il aime expliquer les choses et a le souci de former ses collaborateurs. Ses connaissances ne s’arrêtent pas à lui. En interne, on le surnomme « la bibliothèque » car il possède tous les ouvrages de droit possibles ! »

Depuis son arrivée chez Foley Hoag Paris, Andrea Pinna a poursuivi son activité de représentation des États avec succès. Amusé, il souligne qu’il a depuis le début de sa carrière accompagné ou agi contre la plupart des pays du monde. « Récemment, j’ai été en charge d’un très grand nombre de dossiers pour des États tels que la Russie, l’Ouzbékistan, l’Inde ou encore l’Équateur », énumère-t-il. Des clients avec lesquels, bon an mal an, les relations sont restées quasiment inchangées depuis le début de la crise sanitaire. « La plupart de mes clients étant à l’étranger, nous avions déjà l’habitude de travailler à distance et d’utiliser les outils de communication digitaux pour échanger », fait remarquer l’avocat. « Bien sûr, on se voit tout de même moins qu’avant, y compris en ce qui concerne les déplacements pour des réunions confidentielles. Et les audiences virtuelles se font de plus en plus nombreuses en arbitrage. J’espère pouvoir revenir rapidement à des audiences en présentiel, car il est très difficile d’interroger un témoin qui se trouve à l’autre bout du monde par écran interposé. » En soupirant, il désigne les couloirs vides du bureau parisien : « Tout cela finit par peser. À force d’être seul dans son bureau à parler à son ordinateur, on a parfois l’impression de devenir fou ! » D’autant que, depuis quelques mois, Andrea Pinna s’est vu attribuer une autre casquette : celle d’associé gérant du bureau de Paris de Foley Hoag. « J’ai naturellement accepté », commente celui qui, depuis lors, a dû s’occuper de plusieurs tâches administratives telles que l’organisation du télétravail en interne. Prochaine étape : le développement du bureau parisien, notamment en arbitrage international. Le tout en jonglant avec les nombreux dossiers qui continuent à s’accumuler sur son bureau. « C’est un véritable exercice d’équilibriste », admet-il. « S’il ne faut évidemment pas être phagocyté par tout cela, il faut bien que quelqu’un s’en occupe, quitte à sacrifier quelques week-ends. » Pour garder le cap, l’associé tient tout de même à préserver ses moments en famille aux côtés de sa femme et de ses quatre garçons. « Leurs passions sont les miennes : voyages, football… » sourit-il. « Là encore, j’essaye de ne pas trop me spécialiser ! »

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Andrea Pinna

Reconnu sur la place comme l’un des meilleurs spécialistes de l’arbitrage d’investissement, Andrea Pinna fait fi des étiquettes et des frontières et avance à l’instinct, mû par son amour du droit en général et par un esprit dont ses pairs soulignent l’ouverture et la créativité.