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Portrait

Saam Golshani, le tacticien

par Chloé Enkaoua, journalistele 19 octobre 2021

Alors qu’il pensait au départ embrasser une carrière universitaire, Saam Golshani est aujourd’hui un acteur de premier plan du marché du restructuring français qui a su imposer, au fil des années et au gré des structures, son style et son empreinte. Celles d’un avocat résolument transversal et tenace, perçu par ses pairs et ses collaborateurs comme un fin stratège et une force de la nature. Portrait.

C’est décontracté et le sourire aux lèvres que Saam Golshani fait irruption dans la salle de réunion du bureau parisien de White & Case ce matin-là, son téléphone déjà en train de vibrer à la main. « À partir de la semaine prochaine, je vais enfin pouvoir reprendre mes allers/retours à Londres deux fois par semaine », explique-t-il. « Voyager, aller directement au contact des autres, tout cela m’avait manqué depuis le début de la crise sanitaire. » Il faut dire que dans le carnet d’adresses de cette « star » du restructuring et du M&A français et transfrontalier figurent de nombreux clients internationaux, parmi lesquels de nombreux hedge funds et fonds de private equity, mais aussi des acteurs du secteur des technologies. Surtout, le fait de pouvoir à nouveau reprendre la route lui permettra d’oublier ces heures au carré de travail passées chez lui loin de ses équipes, à tourner comme un lion en cage, comme ce fut le cas pendant le confinement. « C’était l’enfer pour mon entourage », révèle l’associé en riant. « J’ai énormément travaillé pendant cette période et il y a même des jours où je passais 9 à 10h au téléphone, à tel point que je finissais par avoir le vrombissement dans la tête. Mes voisins d’en face, qui me voyaient parler et tourner en rond autour d’une table à travers la baie vitrée, avaient fini par me surnommer "le requin" ! »

Changement de cap

Voir du pays et d’autres horizons, c’est un peu le moteur de cet avocat multiculturel qui a vécu successivement en Iran, aux Émirats arabes unis et aux États-Unis avant de s’installer dans le sud de la France pour entamer ses études. Et qui, un temps, a envisagé de s’engager dans la Légion étrangère… « À ce moment-là, ma mère était revenue spécialement d’Iran, dont je suis originaire, pour tenter de m’en dissuader. Et comme chez nous, on ne peut rien refuser à sa mère, je l’ai écoutée » se rappelle-t-il, amusé. Exit donc la légion étrangère ; après des études secondaires à Sophia Antipolis, Saam Golshani prend deux années sabbatiques au cours desquelles il enfile le tablier et devient barman à Nice, tout en s’inscrivant à la faculté afin de bénéficier de la sécurité sociale des étudiants. C’est dans ce cadre, après la médecine et d’autres parcours scientifiques, qu’il finit par s’inscrire un jour en droit à l’Université de Provence Aix-Marseille I. Rapidement, l’étudiant se pique au jeu… « Comme j’arrivais après un parcours atypique, et la discipline des cours en amphithéâtre ne m’étant pas tout à fait adaptée, j’ai pris le parti d’aller travailler tous les jours à la bibliothèque de la faculté pour préparer les TD, de l’ouverture à la fermeture et y compris le samedi », raconte-t-il. « À cette époque, j’ai vécu la tête enfouie dans les recueils de jurisprudence et de doctrine tels que le Dalloz et le JCP. » Après un DEA de droit des affaires, il est alors sélectionné pour faire de son mémoire sur la transmission universelle de patrimoine une thèse. Une suite logique et naturelle pour cet allocataire de recherche, dont l’objectif était à l’époque d’embrasser une carrière de maître de conférence à Aix-en-Provence et, ajoute-t-il en riant, de devenir « un spécialiste de la belote et de la pétanque ». Mais sa fiancée de l’époque, qui rêve de « monter à la capitale », ne voit pas les choses de la même manière… Une « sortie de route » plus tard, il se retrouve donc à éplucher les petites annonces dans le train le menant à Paris, et devient alors un temps testeur de jeux vidéos chez Scor-Games.

C’est un ami de faculté qui lui propose finalement de venir gonfler les rangs de Clifford Chance Paris en septembre 1997, en soutien d’une équipe TMT débordée par la préparation de la Coupe du monde de football de 1998. Saam Golshani y commence alors sa carrière en tant que juriste tout en passant en parallèle son examen d’avocat. « Plus que mes mentions, je pense que c’est le fait que je sois bilingue franco-anglais qui m’a ouvert les portes de ce cabinet » devine celui qui, après s’être frotté au droit du sport pendant deux ans, enchaîne en 1999 avec un droit de l’internet à l’époque très balbutiant. Un an plus tard, en pleine explosion de la bulle internet, il intègre le bureau parisien de Willkie Farr & Gallagher en tant que collaborateur. Il enchaîne à ce moment-là les opérations de LBO dans le domaine des télécoms et des nouvelles technologies, mais aussi les dossiers de procédures collectives, faillites et autres conciliations. Les nuits blanches au cabinet sont alors légion, et lui laissent aujourd’hui des souvenirs de stress intense mais aussi de franche camaraderie avec le reste de son équipe. « Au travers de cet éclatement de la bulle internet, je suis véritablement entré dans un autre monde », affirme-t-il. « C’est de cette manière que je me suis spécialisé dans les procédures collectives. » Son précédent stage de six mois au Tribunal de commerce de Paris lui a heureusement permis de se familiariser avec cet écosystème, et de rencontrer notamment plusieurs greffiers qui ne manquent pas de le reconnaître. Cela lui donne dès le départ un avantage non négligeable dans une sphère qu’il décrit comme très fermée et dominée par une poignée de ténors seulement. « Cela fait partie des rares matières où il faut à la fois être très pragmatique et précis dans son approche, mais aussi être capable d’improviser », décrit l’avocat. « Elle est par ailleurs très technique et ne souffre d’aucun à peu près. Un avocat peu rompu aux procédures collectives a 99 % de chances de rater quelque chose à un moment donné du dossier. »

Vision globale

En 2004, Saam Golshani pousse les portes du cabinet Orrick qui le compte au rang d’associé dès 2006. Il y prend alors les rênes du groupe M&A/Private Equity en France, et devient co-responsable du groupe Restructuring Europe. « À 33 ans, j’étais à l’époque l’un des plus jeunes associés de la structure » fait remarquer celui qui, à l’heure de la fusion avec Rambaud Martel, apprend notamment aux côtés de Jean-Pierre Martel l’importance d’avoir une palette d’intervention très large en tant qu’avocat d’affaires. « Pour moi qui étais passé des TMT aux procédures collectives en passant par le LBO et le droit boursier, cela tombait bien » sourit-il, avant de poursuivre : « J’ai décidé d’aller à l’encontre de ce que l’on préconisait habituellement pour construire une carrière, à savoir l’hyper-spécialisation. Il me semble qu’en droit, lorsque l’on vit dans le confort intellectuel, on finit par se scléroser et par ne plus apporter le bon conseil à son client, car on devient naturellement conservateur. Avoir une vision globale du positif comme du négatif, je pense que c’est cela qui fait la différence pour les clients. »

Au fil des ans, Orrick commence à opérer un recentrage vers la tech et les énergies et infrastructures. Près de quatorze ans après son arrivée, vient donc naturellement le moment du choix pour Saam Golhani qui assiste à ce virage. Afin de conserver cette approche globale qu’il affectionne et une pratique plus transversale, et au grand dam de son ancienne structure, l’associé décide alors de rejoindre l’équipe Private Equity/M&A et Restructuring du bureau de Paris de l’américain White & Case. À ses côtés, deux autres transfuges d’Orrick : Alexis Hojabr et Guillaume Vitrich. « C’est un véritable leader, un avocat total dans le sens où il est capable de couvrir un très grand nombre de situations et de répondre à toutes les demandes de ses clients », dit d’ailleurs de lui Guillaume Vitrich. « En langage sportif, on dirait de lui qu’il a la "vista" ; c’est un stratège qui a la lecture des hommes et des situations, et qui a ainsi toujours un coup d’avance. Il donne par ailleurs sa chance à tout le monde. Il n’arrête jamais ! » Une force de travail nécessaire pour continuer à faire rouler au mieux la « Rolls-Royce » que Saam Golshani dépeint pour parler de White & Case. « C’est le cabinet international par excellence. Notre arrivée a été en quelque sorte l’étincelle, mais le feu était déjà prêt à prendre », affirme-t-il. « En trois ans, nous avons simplement accéléré le rythme des transactions à Paris. Notre objectif désormais au sein du bureau est de continuer d’investir fortement dans le private equity. Il y a encore beaucoup de choses à faire à ce niveau-là. »

L’entreprise avant tout

Lorsqu’il s’agit d’aborder son activité, l’avocat s’anime encore davantage. Et alors que tout le monde prédisait le pire en cette période de sortie de crise, Saam Golshani reste optimiste quant à la vague de restructurations tant redoutée. « On ne fait pas du surf », dissipe-t-il. « Pour rester dans le jargon nautique, disons simplement que nous connaissons une période de creux en matière de procédures collectives, car il existe actuellement une abondance de liquidités sur le marché. C’est pourquoi je mise davantage sur des sujets de distressed M&A que sur des restructurations. Oui, il y en aura certainement, et oui il faudra rembourser les PGE [ndlr: prêts garantis par l’Etat], mais l’impact sera moindre comparé à la crise financière de 2008. » Mais l’avocat le sait, tout peut encore se retourner demain. « Le moindre doute sur la capacité de la banque fédérale de continuer à abreuver le marché obligataire ou sur la banque centrale japonaise peut rapidement changer la donne, tout comme la prochaine élection présidentielle en France… ». En attendant, l’entrée en application le 1er octobre dernier de la directive européenne du 20 juin 2019, dite « Restructuration préventive et insolvabilité », fait évoluer sensiblement le droit français des entreprises en difficulté en modifiant notamment l’équilibre entre débiteurs et créanciers. « Je crois personnellement que tout système qui privilégie une catégorie d’intervenants au détriment de l’entreprise est un mauvais système », commente à ce sujet Saam Golshani. « C’est pourquoi la constitution de classes de créanciers, qui consiste à dire que seules les classes de créanciers qui sont dans la monnaie auront la main, me semble être la bonne façon de faire pour que les opérations aboutissent et éviter ainsi de créer des sociétés zombies. Il faut avant tout protéger l’entreprise. Ce système me paraît donc être le bon. » Faisant fi du lobbying intense qui a rythmé l’élaboration du texte au fil des mois, l’avocat salue ainsi une directive qui « va dans le bon sens » et rééquilibre les forces en présence au profit de l’entreprise. « Il reconnaîtra toujours l’entreprise comme la source de la création de valeur, et reste attentif à sa pérennité » atteste à son sujet Hélène Bourbouloux, fondatrice et associée gérante du cabinet d’administrateurs judiciaires FHB. « C’est un vrai deal maker qui conserve en toute circonstance un calme olympien dans les négociations, ce qui ne manque pas d’étonner souvent, et parfois de déstabiliser les parties adverses. »

Force de caractère et de conviction

Et des négociations, il y en a eu, beaucoup, de Solocal à Vivarte en passant par Latécoère. L’une des plus marquantes pour lui – et l’une des plus représentatives de ce qu’il faut faire selon lui pour mener à bien une restructuration – reste le dossier Vallourec. « C’est un vrai cas d’école, où tous les intérêts étaient alignés », analyse l’associé. « L’opération s’est faite certes difficilement, car le système n’était alors pas adapté, mais a pu aboutir grâce à la force de conviction d’un CEO très courageux et des créanciers très clairvoyants. Nous sommes parvenus à démontrer que le système français avait toute la sophistication et la boîte à outils nécessaire pour mener à bien la restructuration d’une société cotée de cette taille, avec des actifs partout dans le monde, et ce depuis la France. Beaucoup n’imaginaient pas à ce moment-là que cela serait possible. » Garder confiance et se montrer convaincant en toutes circonstances, même lorsque cela semble perdu d’avance, c’est également l’une des qualités de Saam Golshani soulignée par son ami depuis plus de vingt ans, Kami Haeri. « C’est l’un des avocats les plus solides que je connaisse », affirme l’associé responsable du pôle contentieux commercial, droit pénal des affaires et enquêtes de régulateurs de Quinn Emanuel à Paris. « Je ne parle pas seulement de son expertise, qui est remarquable. Je parle de sa capacité à gérer la tension, à conserver et véhiculer une énergie et une détermination intactes quels que soient les événements qui peuvent affecter un dossier. » Une opiniâtreté qu’il a également pu mettre à profit lors du dossier Lagardère, dans le cadre duquel il était le conseil du fonds britannique Amber Capital, l’un des principaux actionnaires du groupe. « Jusque-là, personne n’était parvenu à contester la gouvernance d’Arnaud Lagardère », se souvient Saam Golshani. « Je savais que cela allait être difficile, mais j’y ai cru, malgré tous ceux qui nous répétaient inlassablement que nous n’y arriverions jamais. Et quatre ans plus tard, nous avons réussi ! » Rien d’étonnant à ce qu’il confie pratiquer régulièrement la boxe pieds-poings pour relâcher la pression. Une activité à laquelle il s’adonne dès que cela lui est possible, et pour laquelle il a même transformé son garage en salle de sport lors des confinements successifs. Combatif, jusqu’au bout.

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Saam Golshani

Saam Golshani est avocat au barreau de Paris, associé au sein de l’équipe Private Equity EMEA du département Fusions & Acquisitions Internationales (Global Mergers & Acquisitions) du Cabinet White & Case.