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Interview

Archives du procès Barbie : un « point de départ de l’ouverture des autres grands dossiers jugés par la France » ?

Le 3 juillet, les ministres de la justice et de la culture, Mmes Nicole Belloubet et Françoise Nyssen, ont annoncé l’ouverture des archives judiciaires du procès de Klaus Barbie, le chef de la Gestapo lyonnaise. Entretien avec Denis Salas, président de l’Association française pour l’histoire de la justice (AFHJ), sur cette décision.

Il est expulsé vers la France le 5 février 1983 de Bolivie, où il coulait des jours paisibles sous l’identité de Klaus Altman après avoir collaboré avec les services secrets du pays. Klaus Barbie, inculpé de crimes contre l’humanité, notamment pour l’arrestation et la déportation de 44 enfants juifs à Izieu (Rhône), sera jugé du 11 mai au 3 juillet 1987 par la cour d’assises du Rhône et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il est mort en détention le 25 septembre 1991 (v. le site du mémorial de la Shoah à Paris, qui consacre une exposition à ce procès).

Ce fut le premier procès pour crime contre l’humanité en France et le premier à être filmé en vertu de la loi du 11 juillet 1985, dite loi Badinter, sur la constitution d’archives audiovisuelles.

Cette décision d’ouverture des archives intervient trente ans, jour pour jour, après la condamnation de Klaus Barbie, surnommé le « boucher de Lyon ».

L’accès aux archives est régi par l’article L. 213-2 du code du patrimoine. Il prévoit que les affaires examinées par les juridictions ne sont pas accessibles avant un délai de soixante-quinze ans ou de vingt-cinq ans à compter du décès de l’intéressé. Notion qui comprend la personne poursuivie, les témoins, les parties civiles, etc.

Les ministres de la justice et de la culture l’ont justifié par la politique d’ouverture des archives de la Seconde Guerre mondiale « dans le but de contribuer sans relâche à lutter contre le révisionnisme et l’oubli » (outil de recherche des archives Barbie). 

 

Pierre-Antoine Souchard : Que peut-on attendre de l’ouverture des archives du procès de Klaus Barbie ?

Denis Salas : Il ne faut pas avoir d’attente excessive. Beaucoup d’avocats ont versé leurs archives au Mémorial de la Shoah ; elles sont visibles dans l’exposition qui se tient actuellement sur le procès Barbie.

S’il faut en attendre quelque chose, c’est plutôt sur le déroulement de l’instruction menée par le juge. Peut-être cela permettra-t-il de comprendre comment le juge d’instruction a travaillé, lui qui n’a aucun moyen autre que sa greffière et son énergie. Comment il est arrivé à débusquer, investiguer sur cette affaire, vaincre les obstacles et résoudre les nombreux problèmes juridiques qui se posaient.

Le paradoxe c’est qu’on a enregistré le procès oral mais que la dimension écrite, ce moment où la pièce s’écrit avant d’être jouée à l’audience, on ne l’a pas. Là, on y aura accès. On pourra lire le scénario en quelque sorte de la pièce qui sera jouée à l’audience. Mais il faudra que les historiens s’y intéressent.

Pierre-Antoine Souchard : Ces archives permettront-elles de découvrir comment a travaillé le juge d’instruction ?

Denis Salas : Si on connaît la scène visible qu’est le procès, on n’en connaît pas l’architecture invisible, celle de l’instruction. L’architecture du procès d’assises qui est faite d’abord à l’instruction est couverte par le secret. Il sera intéressant de voir de plus près comment tout cela s’est construit, avec quels outils, avec quelles clefs d’analyse.

Le juge d’instruction est celui qui construit le récit. Et ce récit-là, tout le monde en est tributaire, les avocats, le parquet, la cour d’assises… Quels sont les principes de construction de ce récit ? Quelles sont les hypothèses qui ont été décisives pour y parvenir ? On le saura mieux par l’accès aux archives. C’est la matrice même de l’affaire à laquelle on aura accès.

Dans l’affaire Touvier, le juge d’instruction Jean-Pierre Getti avait constitué un comité informel d’historiens composé de René Rémond, Jean-Pierre Azéma et François Bédarida qui, hors procédure, l’aidait à construire sa démarche et sa connaissance de la période, qui l’aidait aussi à vérifier les assertions de Touvier sur tel ou tel point. De son propre aveu, ce fut absolument décisif pour l’aider dans sa démarche.

Pierre-Antoine Souchard : Ces archives peuvent-elles montrer les pressions ou injonctions du politique dans cette affaire ?

Denis Salas : Je ne crois pas. Pour Barbie, il y avait plutôt consensus même si cela a été plutôt difficile de l’arrêter, de l’extrader et de le juger. Mais il n’y avait pas une opposition comme il y a eu après pour les procès Touvier et Papon qui mettaient en cause la participation du régime de Vichy à la déportation des juifs. Là, ce n’est pas le cas puisque c’est un officier allemand et l’investigation est centrée sur la Gestapo de Lyon.

Pour les autres procès, notamment Papon, l’accès aux archives est plus sensible. Il y avait un conflit entre Mitterrand et les partisans de l’oubli et les militants de la mémoire, notamment les associations de déportés. Dans le dossier Touvier, on voit bien que le parquet, qui à l’époque était très soumis au politique, n’a pas levé le petit doigt pour aider le juge dans ses investigations. Il était seul d’autant qui il n’y avait pas de cosaisine à l’époque. Les archives donneront à voir ce travail solitaire du magistrat nourri à la fois par son indépendance et ses convictions.

À mon avis, les archives du procès Barbie vont plutôt montrer la concurrence des mémoires entre la mémoire de la Résistance et la mémoire juive. La particularité de cette affaire est qu’il y avait une forme de consensus sur le jugement de Barbie, mais dissensus sur la participation de la mémoire résistante au procès. Or les parties civiles des résistants ont été admises lors de l’instruction au même titre que les parties civiles de déportés juifs. Je ne sais pas comment le juge d’instruction a résolu cette tension. Finalement, la Cour de cassation a tranché et a intégré la mémoire résistantielle. C’est un débat historique qui a eu lieu dans le champ judiciaire qui peut être aussi intéressant à analyser. En effet, la présence des résistants au procès n’était pas juridiquement évidente mais était très souhaitée politiquement. Il ne fallait pas porter atteinte au récit national qui mettait la Résistance au premier plan. L’ouverture des archives donnera accès à l’intégralité des débats judiciaires sur ce point.

Pierre-Antoine Souchard : Peut-on imaginer que l’ouverture de ces archives préfigure celle des dossiers Bousquet ou Papon ?

Denis Salas : On peut espérer que cela donne le point de départ de l’ouverture des autres grands dossiers jugés par la France en matière de crimes contre l’humanité, ce que l’on appelle la deuxième épuration française des années 1980 et 1990.

L’ouverture des archives du procès de Klaus Barbie relève d’une décision politique, une décision prise par deux ministres, de la justice et de la culture. Pour les dossiers Bousquet ou Papon, cela dépendra de leur bon vouloir. Mais il y a des obstacles, il y a toujours des forces contraires qui peuvent empêcher l’ouverture des archives. Il n’est pas exclu que la position du président Macron, qui se situe dans la même ligne que Jacques Chirac (ndlr : sur la responsabilité de la France dans la déportation des juifs), aide à l’ouverture de ces dossiers. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron a été jadis l’assistant de Paul Ricoeur lors de la rédaction de son grand livre La mémoire, l’histoire, l’oubli.

Pierre-Antoine Souchard : Découvrir la méthodologie de travail du juge d’instruction peut-il être profitable à ceux travaillant actuellement sur des dossiers de génocide comme au Rwanda, par exemple ?

Denis Salas : Les juges d’instruction aujourd’hui sont peut-être plus exigeants qu’à l’époque des affaires Barbie et Touvier. Certains trouvent qu’ils n’ont guère respecté la dimension contradictoire de la procédure et ont instruit de manière un peu informelle. Par exemple, les juges d’instruction du pôle crimes contre l’humanité (ndlr : centralisé au TGI de Paris) ont constitué une cote « contexte politique » dans les dossiers. Tout ce qui relève dans leurs investigations sur le contexte politique du crime contre l’humanité est ainsi versé au dossier. C’est important de rapatrier dans le débat contradictoire notamment pour les avocats et le parquet, des travaux qui sont menés dans une perspective géopolitique. Pour des crimes de masse qui sont des crimes d’État, on ne peut pas faire abstraction tantôt du contexte historique, quand ils sont anciens, tantôt du contexte géopolitique, quand ils sont plus récents.

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Denis Salas

Denis Salas est magistrat, président de l'Association française pour l'histoire de la justice (AFHJ) et directeur scientifique de la revue Les Cahiers de la Justice (ENM/Dalloz).