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Le droit en débats

Le cinéma à la barre : Loving, de Jeff Nichols (2017)

Il est certain que les décisions de justice fournissent d’excellentes trames narratives pour le cinéma et la littérature. Loving, le dernier film de Jeff Nichols, sorti peu de temps après l’excellent Midnight special (2016), en est l’une des meilleures preuves. La jurisprudence est une source puissante pour la fiction. Elle donne à voir une histoire et ouvre une fenêtre sur le réel d’une vie dont le cinéaste fait bien de se saisir. L’affaire a ses protagonistes et ses rebondissements. Bref, elle se prête souvent à la mise en fiction. Et l’on se plaît bien à imaginer, par exemple, ce que pourraient donner, au cinéma, les « carcasses en bois de seize mètres de hauteur surmontées de tiges de fer pointues » que le sieur Coquerel avait installées dans le dessein plutôt malveillant de nuire à son voisin Clément-Bayard. Aussi, lorsque l’on relit la décision Richard Perry Loving, Mildred Jeter Loving v. Virginia, rendue par la Cour suprême des États-Unis le 12 juin 1967, l’évidence s’impose. Oui, Jeff Nichols a eu raison de transposer à l’écran l’histoire puissante et dramatique de ce couple qui n’a eu cesse de s’aimer par delà les préjugés, en dépit de dispositifs législatifs intolérables qui visaient non seulement à interdire mais à punir les mariages considérés comme interraciaux. Cinquante ans après cette décision cardinale, rendue à l’unanimité, le cinéaste offre là, avec son cinquième film, un hommage particulièrement réussi au long combat mené pour les droits civiques dans l’Amérique des années 1960.

Le film de Nichols prend donc appui sur l’affaire Loving. Derrière ce nom prédestiné se trouve un couple. Elle, Mildred Jeter, est noire. Lui, Richard Perry Loving, est blanc. Ils s’aiment et vivent ensemble. Elle est enceinte ; il décide de lui construire une maison et de l’épouser. Tout pourrait être simple. Mais rien ne l’est dans la Virginie de la fin des années 1950. Le problème vient d’un texte véritablement odieux : l’article 257 du code de Virginie. Dans cette disposition, il est expressément indiqué que les mariages interraciaux – étant entendu que seuls les mariages entre noirs et blancs sont visés – sont nuls, en quelque sorte de plein droit, sans qu’il soit besoin de passer par un divorce ou toute autre forme de procédure. Au vrai, on dirait qu’ils ne sont pas simplement nuls ; ils sont inexistants. Bien pire, selon l’article 259, la méconnaissance de cette règle est punie d’emprisonnement. Et, de surcroît, l’article 258 condamne toute velléité de contournement de la législation. En effet, il y est indiqué que toute personne se rendant dans un État pour se marier en contravention avec les dispositions précitées, puis qui retourne en Virginie afin d’y résider et de s’y établir en tant que mari et femme, encourt les mêmes peines que celles précédemment énoncées. Cet arsenal législatif de la discrimination n’était pas en désuétude. Bien loin de là. Et c’est précisément cela qui est reproché aux époux Loving : de s’être marié dans le district de Columbia, très nettement plus progressiste que la Virginie. À leur retour, ils sont jetés en prison. Condamnés à un an d’emprisonnement, le juge suspend leur peine s’ils acceptent de quitter l’état et de ne pas y revenir, en même temps, pendant vingt-cinq ans. Les Loving gagnent Washington et s’y installent. Neuf ans après, l’affaire est montée à la Cour suprême. Neuf ans après, ses juges considèrent, dans une décision historique adoptée à l’unanimité, que ces dispositions sont contraires au quatorzième amendement. La liberté de se marier, que la Cour relie à cette fameuse « poursuite du bonheur », au cœur même de la Déclaration d’indépendance, ne saurait être restreinte par de telles considérations.

Il reste que tout cela aura duré neuf ans. Et c’est justement là, au plan narratif, toute la qualité du film de Jeff Nichols. Le réalisateur ne s’intéresse pas vraiment à la procédure ; il ne s’agit pas d’un film de procès. Bien loin de là. Les magistrats de la Cour suprême apparaissent furtivement, floutés. Il y a une sorte d’ellipse judiciaire pour se concentrer sur l’humanité dramatique de cette histoire. Justement, tout est dans ce flou. Nichols filme les Loving. Et rien qu’eux. Ici, bien sûr, le droit est en cause. D’essence discriminatoire, il aura heureusement vocation à évoluer. Et à l’unanimité. Mais le prisme central, ce sont les faits de l’affaire. Parce que c’est là que réside l’une des interrogations de ce procès. Comment Richard et Mildred ont-ils vécu cette période de neuf ans ? Entre l’exil de Washington, les emprisonnements humiliants et l’opprobre du voisinage, comment sont-ils parvenus à vivre, peut-être même survivre ? La discrimination n’est pas qu’une donnée juridique à combattre, elle est une réalité insupportable, et une réalité qui se vit. Certes, l’évènement tragique qu’ont connu les Loving s’achève bien. Il n’en demeure pas moins qu’il aura duré, exerçant ainsi une influence considérable sur leur destin.

Le brio magistral dont fait preuve Jeff Nichols découle de ce qu’il va bien plus loin qu’un simple « prêt à filmer » qu’aurait pu permettre l’histoire reprise par cette décision. La mise en scène est remarquable, servie par une photographie exceptionnelle dirigée par Adam Stone. Il faut dire qu’en seulement cinq films, Nichols s’est imposé, avec James Gray ou encore Alexander Payne, comme l’un des grands cinéastes américains du moment. Ce n’est pas le premier à s’emparer de l’affaire Loving qu’il avait découverte notamment à travers le documentaire de Nancy Buirsky, The Loving story, en 2011. Richard Friedenberg s’y était essayé en 1996. L’on était cependant très loin de l’excellent film de Nichols.

Comme dans Shotgun stories, ou encore dans les géniaux Mud (2012) et Take Shelter (2011), Jeff Nichols filme le sud des États-Unis avec un relief particulier. Il lui donne ce grain si singulier qui fait du décor un personnage à part entière du film. Mildred est malheureuse de quitter sa campagne natale et on la comprend. Cet exil est précisément l’une des composantes de la discrimination dont elle est la victime. Nichols déroule également son intrigue dans des décors admirablement reconstitués sans pour autant que ceux-ci ne dépassent le sujet. Dans le bel article qu’il consacre à Loving, en le comparant au très esthétique Carol de Haynes (2015), Xavier Leherpeur rappelle avec justesse que le film n’est pas figé « dans une évocation antiquisante d’une Amérique des années 1950 » (X. Leherpeur, « Loving. La Chronologie des sentiments », La septième obsession, janv./févr. 2017, p. 22). Aussi, il y a une sorte de déconnexion temporelle qui permet de comprendre que, malheureusement, l’époque n’est pas si loin.

Mais plus encore, ce qui fait la force de ce film, ce sont ces personnages. Le prodigieux mutisme de Joel Edgerton, déjà remarquable dans Midnight special, est impressionnant. Il campe un Richard Loving tout en mesure, marqué par une sobriété fascinante. L’homme est peu disert, c’est le moins que l’on puisse dire. Il y a pourtant une puissance dans ce mutisme, une force qui le rend si présent et qui lui confère une dimension presque physique. Ruth Negga ? Elle irradie, tout simplement. Magnifique par son sourire, déterminée dans ses sentiments, elle excelle dans son jeu. Elle et lui se complètent parfaitement. Leur individualité se remarque assurément, tout en construisant une unité dans le couple qui se détache. Il y a Mildred. Il y a Richard. Puis les Loving.

À partir des faits d’une affaire judiciaire demeurée célèbre, Jeff Nichols réussit un film exceptionnel en tout point. La mise en scène est entièrement consacrée aux personnages et c’est sans nul doute le meilleur moyen pour comprendre la réalité terrible de la discrimination. Loving est une splendide leçon de cinéma pour se plonger dans les recueils jurisprudentiels de la Cour suprême et relire la décision Richard Perry Loving, Mildred Jeter Loving v. Virginia. Et, surtout, c’est l’occasion de se rappeler que la portée de l’arrêt est double. Il ne s’inscrit pas seulement dans la marche pour l’égalité des droits, il rend aux époux Loving leur dignité.

le 22 Février 2017

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