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Portrait

Frédéric Abitbol, au chevet des entreprises en difficulté

par Chloé Enkaoua, Journalistele 20 février 2026

Dans un contexte où les entreprises doivent plus que jamais naviguer entre urgence et incertitude, Frédéric Abitbol en est convaincu : même au cœur des tempêtes, le dialogue et la confiance peuvent encore sauver l’essentiel. Portrait.

 

S’il a su s’imposer comme l’une des figures majeures du restructuring en France, Frédéric Abitbol parle de son métier comme d’une vocation tardive, presque accidentelle. « À l’époque où j’ai commencé ma carrière, devenir administrateur judiciaire n’était pas une voie "normale" ; personne ne voulait faire ça », se souvient-il. À ce moment-là, en France comme dans d’autres pays, la figure de l’entreprise en difficulté reste en effet associée à la faute, à la culpabilité du débiteur, à l’image infamante de celui qui « ne paie pas ses dettes ». Une représentation qui irrigue encore trop le droit des procédures collectives : le créancier serait la victime, le dirigeant défaillant, presque suspect. À tel point qu’au début de son parcours professionnel, ses parents peinent à comprendre son choix. « Ils disaient à leurs amis que j’étais avocat » rapporte-t-il, amusé. Mais le temps a fait son œuvre : le métier s’est normalisé, professionnalisé, modernisé. Et Frédéric Abitbol a contribué à cette transformation.

Hors des sentiers battus

Né à Paris dans une famille de médecins, au milieu d’une fratrie de quatre enfants, il est le premier à quitter les sentiers battus. « Je n’étais pas bon en sciences », sourit Frédéric Abitbol. « À l’époque du lycée, en comprenant très tôt qu’avec une note de 10/20 on pouvait passer d’une classe à l’autre, j’ai théorisé le moindre effort. Là où j’étais bon, c’était pour aller à l’essentiel, pour avoir le maximum de résultat avec le minimum de ressources. Ce qui s’avère être une démarche essentielle en restructuring ». Le droit, lui, s’impose un peu par hasard. « Je ne savais pas quoi faire, et ma mère m’a dit que cela menait à tout » raconte celui qui, à la Faculté de Nanterre, découvre alors le droit des entreprises en difficulté à l’occasion de ses cours de procédures collectives. Un déclic. Son DEA de droit des affaires de Paris I Panthéon-Sorbonne en poche, et pour mettre toutes les chances de son côté, il intègre en 1998 HEC Paris en admission parallèle afin de mieux comprendre le monde de l’entreprise et son écosystème. En alternance, il envoie une quarantaine de CV à toutes les études d’administrateurs judiciaires de Paris et d’Île-de-France jusqu’à un coup de fil : celui de la secrétaire de Régis Valliot, figure incontournable des restructurations amiables avec Bernard Meille. La rencontre a lieu un soir dans son bureau et porte immédiatement ses fruits. Entré en tant que stagiaire au sein de la SCP Meille et Valliot en 2000, Frédéric Abitbol devient ensuite le collaborateur de Régis Valliot dès 2001, puis son associé en 2007. « Je suis resté avec lui jusqu’à son départ en retraite », indique l’administrateur judiciaire. « Régis avait une forme de force brute et d’idéalisme dans la négociation qui m’ont beaucoup inspiré. Il m’a énormément appris ».

En 2014, il fonde avec sa collaboratrice Joanna Rousselet, devenue depuis son associée, le cabinet Abitbol & Rousselet. L’équipe compte aujourd’hui une vingtaine de professionnels de la crise ayant développé un savoir-faire reconnu dans l’accompagnement d’entreprises de toutes tailles et issues de tous les secteurs d’activité. Elle intervient majoritairement dans le cadre de procédures amiables, mais aussi de procédures collectives lorsque cela s’avère nécessaire. Au fil des ans, Abitbol & Rousselet s’est imposé comme l’un des cabinets d’administrateurs judiciaires les plus visibles de la place, avec un positionnement clair : faire de la prévention le cœur de son activité. « Dès qu’une entreprise est un tant soit peu structurée, le dirigeant est capable d’anticiper ses difficultés. Il se renseigne sur les procédures existantes, il se fait conseiller, et il consulte son éventuel mandataire ad hoc ou conciliateur avant de le choisir », souligne Frédéric Abitbol. « Ainsi, quasiment 100 % de notre activité provient aujourd’hui de démarches volontaires : c’est le chef d’entreprise qui nous choisit, puis qui demande notre intervention au tribunal ». Une situation qui, selon lui, fait toute la différence dans la construction du lien avec l’entreprise. « Cela change tout car de cette manière, la relation de confiance se construit dès le départ », affirme l’administrateur judiciaire.

Ombre et lumière

Un ADN clairement affirmé, et une solide renommée qui ont conduit le cabinet Abitbol & Rousselet à intervenir dans certains des dossiers les plus sensibles et complexes de la place. Parmi eux figurent des restructurations emblématiques telles que celles de Pierre & Vacances Center Parcs, SNCM, Conforama, Bourbon, les casinos Partouche, Jardiland, Groupe Bernard Tapie, les cristalleries Baccarat, Doux, Belvédère ou encore William Saurin, qui demeurent pour Frédéric Abitbol parmi les plus marquantes de sa carrière. En 2013 puis en 2015, il pilote également les premières sauvegardes financières accélérées portant sur des dettes structurées pour Dufour Yachts et Solocal, avant de mettre en œuvre, en 2015, le premier prepack cession d’une entreprise de taille intermédiaire pour Nextiraone. Autant d’affaires à forte exposition médiatique qui ont indéniablement contribué à asseoir sa réputation.

La lumière, ce n’est pourtant pas ce que recherche celui dont les proches soulignent la discrétion et l’humilité. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il consacre aujourd’hui la majeure partie de son activité à l’amiable et aux consultations préalables. Rodolphe Pacciarella, associé d’Accuracy, souligne cette intuition précoce : « Frédéric a très tôt perçu l’essor de la résolution amiable, et les faits lui ont donné raison. Son but a toujours été de préserver un maximum de valeur lors de règlements de conflits ou de situations complexes, dans l’intérêt de l’entreprise ». Saluant sa compréhension rapide des dossiers et sa capacité à proposer des solutions efficaces, l’associé le décrit également comme un professionnel qui « veille à l’équilibre des efforts et sait rapprocher des parties opposées ». Frédéric Abitbol en est lui-même convaincu : c’est là que se trouve sa valeur ajoutée. « Pour faire de l’amiable, il faut beaucoup d’expérience et un vrai "track record" qui permet d’avoir tissé des liens de crédibilité vis-à-vis de tout l’écosystème », explique-t-il. « On doit chercher en permanence un équilibre honnête dans un environnement où il est impossible de satisfaire tout le monde. C’est un métier ! » Mandat ad hoc, conciliation : la procédure amiable permet en outre selon lui de négocier en toute confidentialité, d’ajuster le périmètre des discussions à l’économie spécifique de l’entreprise et de préserver la confiance des partenaires. « La procédure collective est un outil puissant, puisqu’elle permet de forcer le gel du passif. Mais en forçant les créanciers, la discussion change de nature : elle n’est plus commerciale ni confidentielle », indique l’administrateur judiciaire. « C’est l’exact inverse dans les procédures amiables où tout est négocié avec deux règles essentielles : transparence entre les participants et confidentialité envers l’extérieur ».

Nouveaux équilibres

Frédéric Abitbol l’admet volontiers : tout a un revers. Le sien, c’est d’avoir payé les négociations réussies par des heures au carré passées « le nez dans le guidon ». Pas de quoi en revanche décourager sa femme, « le centre de [son] monde », qui a toujours fait preuve d’une compréhension sans faille. Y compris, d’ailleurs, lorsque son engagement pour la profession a également dépassé la pratique des dossiers pour s’inscrire dans un cadre plus institutionnel. Vice-président du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ) de 2020 à 2022, puis président de 2022 à 2024, il dit là encore être venu à ces fonctions un peu « par accident »… « Je n’avais pas prévu de faire ça ; ce sont des rencontres qui m’y ont conduit. Le CNAJMJ vous oblige d’une certaine manière à "dézoomer", à prendre du recul sur ce que l’on fait et sur qui l’on est. C’est un exercice intellectuellement très sain ». Au moment de sa vice-présidence, la période est marquée par la crise sanitaire, l’arrêt brutal de l’économie et la mise en place des prêts garantis par l’État (PGE). « À ce moment-là, le monde économique fait un arrêt cardiaque », souffle-t-il. « Il faut gérer la crise, inventer quelque chose, mais personne ne sait quoi ». Aux côtés de Christophe Basse, alors président de l’institution, il participe aux travaux ayant conduit aux ordonnances d’urgence aménageant le livre VI du code de commerce. « La période de la covid a été particulièrement complexe pour les entreprises », se rappelle à ce sujet Christophe Basse. « Nous nous sommes battus tous les deux pour trouver des solutions, et nous avons notamment travaillé sur de nouvelles règles, ordonnances et mesures destinées à éviter aux entreprises de se retrouver dans une situation de cessation de paiement. »

Le mandataire judiciaire souligne également le rôle moteur de Frédéric Abitbol dans la transposition de la directive européenne « Restructuration et insolvabilité » en 2021, et notamment dans la rédaction et le développement en France du dispositif des classes de parties affectées, qui marque un tournant et instaure un nouvel équilibre des pouvoirs dans les restructurations financières. L’application forcée interclasse – le fameux cross-class cramdown – redessine notamment tous les contours et la philosophie du traitement collectif des créanciers. Au cœur du mécanisme résident entre autres le principe de la priorité absolue et le test du meilleur intérêt des créanciers, empruntés au Chapter 11 américain. « Avec l’instauration des classes de parties affectées, le rapport de force a été massivement déplacé vers les créanciers », commente Frédéric Abitbol. « C’est un changement de paradigme complet dans la négociation ». Une évolution majeure dont il salue l’efficacité.

Prévenir plutôt que guérir

Lorsqu’il s’agit de parler des origines de son métier et de son évolution au fil des ans, l’administrateur judiciaire se montre intarissable. Mais en ce qui concerne l’avenir, Frédéric Abitbol reste prudent et refuse les prophéties alarmistes. « Si l’on raisonne sur des tendances de long terme, nous devrions logiquement aujourd’hui restructurer une multitude de LBO en fin de course, et avoir une profusion de sous-traitants automobiles ou de producteurs de vins en difficulté ; ce n’est pas le cas », observe-t-il. « Le monde des entreprises en difficulté est en réalité un marché assez stable. Il n’y a jamais d’effondrement ni de vague ; seulement des cycles qui se succèdent les uns aux autres ». Vingt-cinq ans après ses débuts, celui dont les parents taisaient la profession revendique en tout cas aujourd’hui la fierté de pouvoir en expliquer le sens à ses enfants. « Je rentre tard, je travaille le week-end, je travaille en vacances, d’accord. Mais pour quoi faire ? ». Sa réponse tient en quelques mots : préserver la valeur, maintenir l’activité, aider l’économie française et sauvegarder un maximum d’emplois. Être « le gentil de l’histoire », en somme. « C’est un vrai beau métier », atteste l’administrateur judiciaire. « L’entreprise est un écosystème qui crée de la richesse nationale, de l’emploi, du lien social. C’est un bien commun à préserver. Si une entreprise peut être sauvée, il faut la sauver. C’est dans l’intérêt de tout le monde, y compris des créanciers ». 

Il faut dire que chaque année, ce sont entre 50 000 et 60 000 procédures collectives qui sont ouvertes en France – elles seront près de 68 000 cette année. En tout, cela concerne entre 200 000 et 300 000 salariés. « Dans le cadre de ces procédures, nous parvenons généralement à sauver les deux tiers de ces emplois », poursuit Frédéric Abitbol. « À long terme, cela signifie néanmoins encore entre 75 000 et 100 000 licenciements annuels pour cause de faillite ». D’où l’importance, insiste-t-il, d’intervenir en amont. Pour l’illustrer, la métaphore médicale lui vient naturellement – héritage familial oblige… « Plus vous venez tôt, mieux ça marche. Traiter tôt permet de traiter à l’amiable, donc de façon non-invasive. Si l’on traite plus tard, il faut un traitement plus lourd : c’est le judiciaire, avec un taux de succès moindre mais bien réel quand même. » À ses yeux, le rôle de l’administrateur judiciaire s’apparente d’ailleurs à celui d’un médecin généraliste. « Nous ne sommes pas meilleurs que les avocats, les financiers ou les banquiers dans leurs domaines de compétences respectifs. Notre savoir-faire, c’est de parvenir à les comprendre tous, de les challenger et les faire évoluer puis, ensuite, d’être capables d’agréger toutes les contraintes, d’amener chacun à des positions réalistes et de trouver le point d’équilibre permettant de conclure un accord », détaille-t-il.

La loyauté avant tout

Un « tiers de confiance » capable de faire dialoguer des intérêts antagonistes : voilà comment se considère Frédéric Abitbol. « Il possède une capacité rare à penser "out of the box" en capitalisant sur son expérience pour innover, tester » dit de lui François Kopf, associé chez Linklaters. « Au-delà de sa grande technicité juridique et financière, il est en outre pourvu de nombreuses qualités humaines, parmi lesquelles l’intelligence relationnelle et un grand sens de l’écoute ». Des qualités qui, indéniablement, font la différence et expliquent sa quête incessante de profils similaires pour intégrer Abitbol & Rousselet. « Lorsque l’on recrute, nous recherchons avant tout trois qualités : une empathie non feinte, le respect de chacun et l’honnêteté intellectuelle », souligne ainsi Frédéric Abitbol. « Bien sûr, il faut que tout cela soit naturel. Il est important d’avoir une patte et beaucoup d’humanité pour exercer ce métier dans de bonnes conditions. » Car pour ce négociateur aguerri, la clé réside avant tout dans un sens de la loyauté à toute épreuve. Un principe qu’il transmet aujourd’hui à ses collaborateurs : « La première règle intangible qu’on leur apprend est très simple : on ne ment jamais, sur aucun sujet, et à personne. Nous sommes des représentants de la justice chargés de conduire des négociations à forts enjeux. Pour être utiles, nous devons être dignes de confiance pour tous les acteurs. C’est la clé pour pouvoir orienter la discussion du mieux possible au cours des négociations ». Trouver le bon équilibre, donc, dans un environnement où il s’agit également de savoir se montrer innovant. Pour Christophe Basse, ce sens de la créativité est acquis pour Frédéric Abitbol. « C’est ce qui fait qu’un certain nombre de chefs d’entreprise souhaitent faire appel à lui », affirme l’ancien président du CNAJMJ. « Il sait par ailleurs se montrer très pédagogue. Sur des dossiers parfois très complexes, il essayera toujours de s’exprimer au tribunal de façon à permettre à tous d’avoir une compréhension parfaite des sujets. Il a cette capacité à rendre le droit intelligible sans pour autant le simplifier à l’excès ».

Et pour la suite ? « Je voudrais continuer à m’amuser », glisse Frédéric Abitbol en souriant. « Le métier d’administrateur judiciaire implique de travailler très dur. Cela peut parfois peser, mais il est important de garder l’envie. » Pour l’instant, assure-t-il, elle est toujours bien présente.

Frédéric Abitbol

Ancien Président et désormais Président d’honneur du Conseil National des Administrateurs Judiciaires et Mandataires Judiciaires (CNAJMJ), Frédéric Abitbol est administrateur judiciaire au sein de l'étude Abitbol-Rousselet.