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Portrait

Sophie Grémaud, l’art et la matière

par Chloé Enkaoua, Journalistele 27 novembre 2025

D’avocate en contentieux et arbitrage international chez Clyde & Co Paris à la direction juridique de Sotheby’s France, Belgique et Monaco, Sophie Grémaud est passée des salles d’audience aux salons feutrés du marché de l’art avec un seul moteur : la curiosité. Portrait d’une insatiable touche-à-tout.

 

À trente-neuf ans, Sophie Grémaud a déjà vécu plusieurs vies. Sa manière de fonctionner avec ses équipes est néanmoins toujours restée la même : écouter, entraîner, former. « Pendant mon parcours, j’ai eu la chance de tomber sur des personnes qui ont pris le temps pour moi et qui m’ont beaucoup appris », assure-t-elle. « J’ai donc toujours eu à cœur de rendre ce que l’on m’avait donné. » En témoignent les nombreux cadeaux de ses stagiaires, qu’elle ramène à son domicile sous le regard amusé de son mari. Myriem Houfaf Khoufaf, aujourd’hui directrice indemnisation chez l’assureur Liberty Specialty Markets, se souvient notamment d’une collaboratrice référente très à l’écoute et disponible chez Clyde & Co. « Travailler avec Sophie m’a appris l’exigence, l’efficacité et la rigueur », rapporte-t-elle. « Je me souviens des moments passés à traiter des dossiers à ses côtés, directement dans son bureau, où l’on se partageait les tâches à quatre mains. Avec elle, nous nous sentions véritablement considérés et accompagnés ». Le tout, pour Sophie Grémaud, est de savoir bien s’entourer. Elle qui a vécu une jeunesse nomade partagée entre les États-Unis, la Tunisie, Londres et Paris, rythmée par les affectations d’un père travaillant dans le pétrole, a par exemple noué des amitiés fidèles partout où elle est passée. Et façonné un rapport au monde où l’adaptation n’est pas une option, mais une seconde nature.

Les hommes avant la marque

Alors qu’elle est au lycée à Londres, le domaine artistique s’impose déjà à elle sous la forme d’un souhait : celui de devenir art-thérapeute. C’est pourtant vers une prépa littéraire qu’elle finit par se tourner, avant d’opter pour le droit sur les conseils de l’une de ses sœurs. Direction une double maîtrise en droit français et anglais de King’s College London et de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où elle apprivoise à la fois le droit civil et la common law. « J’ai tout de suite aimé le syllogisme juridique et le côté très pragmatique de la matière » affirme celle qui, en parallèle, multiplie les stages dans des domaines divers : contentieux des affaires, propriété intellectuelle, assurances, fiscalité, arbitrage international,… « J’ai particulièrement apprécié le fait de travailler avec les opérationnels, de tenter de comprendre leurs contraintes et leurs enjeux pour concrétiser un projet commun », raconte-t-elle. Le master 2 de droit du commerce international de Paris 1 et sa participation au prestigieux concours de plaidoirie Moot de Vienne orientent ensuite définitivement son intérêt pour l’arbitrage. Pendant la deuxième partie de son master, en 2010, elle décroche un stage au sein du cabinet Clyde & Co à Paris. « Au cours de ce stage, les avocats de la structure n’hésitaient pas à me confier des pans entiers de dossiers. J’ai appris à analyser les faits, identifier les points de droit et à construire une argumentation juridique précise », indique-t-elle. Un LL.M. de la Cornell Law School et quelques autres stages plus tard, l’avocate inscrite aux Barreaux de Paris et New York débute en 2013 une collaboration au sein du cabinet qui l’a vue faire ses premiers pas. « J’ai choisi Clyde & Co avant tout pour les personnes qui y étaient présentes. Il me semble important d’intégrer un cabinet non pas pour la marque et la renommée, mais pour les humains qui le composent et avec lesquels on va passer la plupart de notre temps. »

Si elle affirme avoir beaucoup appris des associés et collaborateurs du cabinet, l’inverse est également vrai : première collaboratrice, première avocate à être enceinte au bureau, les situations inédites pour Clyde & Co ont été variées avec l’arrivée de Sophie Grémaud. Laquelle se souvient, entre autres expériences, d’un détachement en 2014 chez un client de la structure afin de remettre en conformité son programme de lutte antiblanchiment et financement du terrorisme. Une étape qui renforce alors son appétence pour le travail aux côtés des opérationnels. Après son passage en regulatory, elle contribue ensuite au développement de la pratique contentieux et arbitrage du cabinet aux côtés de David Méheut et Nadia Darwazeh, managing partners de Clyde & Co. « Nous coconstruisions les raisonnements ensemble. Je n’étais pas cantonnée aux notes de bas de page et aux recherches ; j’avais une proximité avec le client que je n’aurais pas forcément eue ailleurs », affirme l’ex-avocate. « C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi ce cabinet : on me faisait confiance. » Le tout, dans une ambiance décontractée et « sans se prendre trop au sérieux », malgré la fatigue et les heures au carré. « Sophie combine les qualités d’une excellente juriste, d’une force de travail et d’organisation et de pugnacité dans les dossiers qui en font une redoutable professionnelle, notamment en matière de contentieux », tient de son côté à souligner David Méheut.

De la robe aux salles de vente

Tout au long de son parcours chez Clyde & Co, où elle est ensuite devenue counsel, Sophie Grémaud a tenu à conserver ses deux principaux pans d’activité en contentieux et arbitrage, en plus d’une activité de conseil à la marge en matière de lutte contre le blanchiment et financement du terrorisme et sanctions internationales. Elle a notamment développé une expertise reconnue en matière d’arbitrage commercial international ainsi qu’en arbitrage d’investissement avec, à son actif, plusieurs litiges dans des secteurs variés tels que les ressources naturelles, les infrastructures, les télécommunications, la distribution et les services financiers (dont l’assurance et la réassurance). Elle a représenté, dans ce cadre, des sociétés françaises et internationales ainsi que des États dans le cadre de litiges internationaux devant les tribunaux arbitraux et les juridictions françaises. « J’ai beaucoup appris de ces différents acteurs, marchés et problématiques », raconte-t-elle. « J’aimais tout particulièrement le fait de parler avec les clients, comprendre la matière, leur marché, et travailler avec les experts pour expliquer et transposer le tout en sous forme d’argumentaire juridique. » Côté contentieux, Sophie Grémaud a tout d’abord travaillé sur des dossiers internationaux complexes, notamment en matière de risques industriels, impliquant très souvent d’avoir recours à des expertises judiciaires. Un milieu très masculin parfois difficile pour une femme, jeune de surcroît… « J’ai par exemple réalisé des expertises sur des sites pétrochimiques et de désamiantage, ainsi que dans des entrepôts à la suite d’incendies ou d’inondations. Je me souviens notamment d’un cas où l’expert judiciaire ne s’adressait jamais à moi mais à l’expert technique à mes côtés, y compris sur les questions de droit », soupire celle qui affirme toutefois ne jamais s’être laissée déstabiliser. L’ancienne avocate a ensuite développé une pratique fine art au sein du bureau parisien de Clyde & Co. « Dans ce cadre, j’ai accompagné différents professionnels du marché de l’art parmi lesquels des marchands, des assureurs et des musées sur des problématiques très variées : restitution d’œuvres d’art spoliées (not., durant la Seconde Guerre mondiale), dossiers avec une dimension pénale (braquages, vols, ou encore financement du terrorisme), et des litiges plus classiques (annulation de vente, assurance) », précise-t-elle.

Une activité qui, au fil du temps, a pris une ampleur telle qu’elle a été classée dans le Legal 500 à Paris… juste avant le départ de Sophie Grémaud en juin dernier pour intégrer la célèbre maison de ventes aux enchères Sotheby’s en tant que directrice juridique pour la France, la Belgique et Monaco. « J’admets que le timing est assez surprenant, car j’étais en voie d’association », indique-t-elle. « Mais cela n’a jamais été un but en soi pour moi, et j’avais en outre l’envie d’ajouter une corde à mon arc et de voir le côté plus opérationnel des choses. » Pour autant, quitter le cocon Clyde & Co au bout de onze ans n’a pas été chose aisée. Le challenge a cependant été plus fort dans un milieu où les postes de directeurs juridiques se font rares, et dans un contexte où Sotheby’s, repris par Patrick Drahi en 2019, avait affiché l’an dernier des résultats en demi-teinte. La curiosité, toujours… « Au départ, j’ai connu quelques moments de solitude, comme lorsque l’on m’a demandé si je connaissais la réglementation des poinçons » raconte, amusée, la directrice juridique. « J’ai dû me familiariser très vite avec de nouveaux sujets dans un milieu où il existe beaucoup de pression, ce qui suppose une certaine humilité. On ne nous demande pas d’être experts, mais il faut tout de même avoir une solide culture juridique et être très pragmatique. » Pour Marie-Anne Ginoux, directrice générale de Sotheby’s France, le côté polyvalent et couteau suisse de Sophie Grémaud a été un atout majeur dans son recrutement. « Le caractère très complet et varié des contentieux qu’elle a pu aborder dans sa carrière d’avocate nous a tout de suite plu », explique-t-elle. « Là où, à New York, les pratiques juridiques sont un peu plus segmentées, à Paris il faut être capable de tout faire car le service est assez réduit ; il est donc nécessaire d’avoir une directrice juridique compétente dans plusieurs domaines et prête à relever de nombreux défis. » La directrice générale salue également une vraie business partner, capable de poser des limites lorsque cela est nécessaire mais aussi de faire preuve d’écoute et d’empathie. « Avec les ventes, nos équipes sont soumises à des pressions importantes. Ce sont donc des qualités essentielles pour comprendre et accompagner le business dans les meilleures conditions. »

La communication comme credo

De la gestion des contrats pour les ventes aux sujets contentieux et compliance de Sotheby’s France, les missions de Sophie Grémaud sont aujourd’hui nombreuses. « Je deviens aussi un peu la chef d’orchestre de certains projets », précise-t-elle. « Même si notre rôle est avant tout celui d’experts du droit, il faut également être proactifs et avoir une vision stratégique, être intégrés à l’organisation et aux projets pour pouvoir maximiser les résultats. Cela a par exemple été le cas cet automne pour les Paris Sales de Sotheby’s, qui se sont très bien passées. » Une aide au développement du business autant qu’une gardienne du temple, donc, dans un marché de l’art à la fois exigeant et discret où la gestion des risques et les imprévus font partie du quotidien. « C’est un marché en pleine transformation, qui s’ouvre et se diversifie. Il s’agit donc de savoir observer et s’adapter rapidement, prendre des risques, tout cela dans un cadre de plus en plus régulé et dans un contexte géopolitique tendu », expose la directrice juridique. À cela s’ajoutent les mutations liées à l’intelligence artificielle ou aux cryptoactifs qui en font un terrain où rigueur, pédagogie et créativité doivent cohabiter. Pour Sophie Grémaud, le maître-mot dans ce contexte est la communication. « Il est important d’expliquer notre rôle et notre raison d’être aux opérationnels, et de leur donner des clés pour acquérir de la confiance et des réflexes. C’est un travail de sensibilisation à faire à tous les niveaux. » Savoir dire oui lorsque cela est possible, non quand il le faut, et proposer si besoin un troisième chemin : voilà l’un de ses principaux défis. « Tout cela est finalement très proche de ce que je faisais lorsque j’étais avocate en contentieux : accompagner, anticiper et raisonner clairement tout en gardant toujours la tête froide, même dans les situations les plus urgentes et complexes », souligne-t-elle.

Son expérience passée amène ainsi la juriste à ne pas craindre les gestions de crise, y compris dans un secteur où l’image est primordiale. Le principal, pour elle, étant de bien apprendre le fonctionnement de la société, de connaître ses membres et de comprendre ses valeurs pour orienter le business de manière optimale. Rassurer, aussi, notamment dans le contexte actuel où l’instabilité politique et la fiscalité (création de nouvelles taxes, tarifs douaniers, sanctions internationales,…) impactent considérablement le marché. L’occasion de mettre encore davantage la communication au cœur de sa démarche. « Il est important d’avoir une certaine agilité intellectuelle et d’adopter une approche transversale sur certains sujets pour avoir une vision d’ensemble. Parfois, il faut aussi admettre qu’on ne sait pas et aller chercher la bonne information », estime Sophie Grémaud. Reconnaître ses limites, donc, mais aussi anticiper : « Cela passe par des process, des formations, de l’information,… Les opérationnels doivent comprendre que nous ne sommes pas là que pour éteindre les incendies. »

Entre deux mondes

Malgré cette nouvelle vie, l’arbitrage n’est jamais loin ; Sophie Grémaud continue en effet de développer son activité d’arbitre tout en étant également depuis sept ans une membre active du centre d’arbitrage et de médiation ARIAS France, instance professionnelle dédiée aux règlements des différends du monde de l’assurance et de la réassurance, dont elle est aujourd’hui la vice-présidente et la présidente de la commission d’arbitrage. Participation à la refonte du règlement d’arbitrage et à la professionnalisation des procédures, rédaction d’une charte éthique, élaboration d’un programme de formation à destination des arbitres, élargissement d’une commission d’arbitrage dédiée : les initiatives auxquelles elle a participé ou qu’elle a initiées sont multiples. Le tout dans un milieu de l’assurance là aussi toujours très masculin, et dans lequel la promotion de l’arbitrage implique beaucoup de pédagogie. « Sophie fait parfaitement le lien entre les deux univers de l’arbitrage et de l’assurance/réassurance » affirme Éric Evian, président d’ARIAS France. « Elle est une charnière importante pour le centre et possède des compétences indéniables dans ces deux domaines. »

Bien sûr, tout cela prend du temps. « Mais j’aime m’engager », tempère en souriant celle qui, pour l’heure, assure tout de même savourer un meilleur équilibre de vie et partager plus de moments avec ses enfants, notamment autour d’activités créatives. « Les relations avec mes proches sont plus saines », se réjouit-elle. « Cela ne veut pas dire travailler moins, mais différemment, avec par exemple davantage de télétravail. » Et pour la suite ? Sophie Grémaud n’a jamais eu de trajectoire linéaire et ne compte visiblement pas en adopter une. « Je ne sais pas quelle sera la prochaine étape », admet-elle. « J’ai toujours besoin d’apprendre et de me challenger. » Revenir à l’avocature, créer son propre cabinet, se diriger vers un MBA et viser une direction générale ; rien n’est exclu. Pour elle, une certitude demeure : elle restera toujours une juriste de contentieux passionnée par les problématiques complexes, les crises à démêler, les raisonnements à affûter. Et une femme qui n’a jamais cessé de croire qu’un parcours se construit autant par exigence que par transmission.

Sophie Grémaud

Sophie Grémaud est directrice juridique de Sotheby’s, Associate general counsel pour la France, la Belgique et Monaco