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Interview

Christiane Féral-Schuhl : « L’avocat doit devenir le promoteur de l’innovation »

La date du scrutin des prochaines élections des membres du Conseil national des barreaux (CNB) pour le mandat 2018-2020 est fixée au 21 novembre 2017 pour un résultat proclamé le 29 suivant. Christiane Féral-Schuhl, ancienne bâtonnière de Paris, est candidate à la présidence. Entretien.

le 13 novembre 2017

La rédaction : Pourquoi êtes-vous candidate à la présidence du CNB ?

Christiane Féral-Schuhl : Parce que j’ai vécu le CNB de l’intérieur comme vice-présidente de droit, et parce que j’ai le sentiment qu’au moment où la profession connaît des mutations très fortes, je suis légitime à conduire deux objectifs qui me paraissent essentiels. Le premier, c’est de mettre les avocats au cœur de la révolution numérique qui s’est accélérée très fortement et, sur ce terrain, je souhaite servir notre profession avec toute l’expérience que j’ai acquise dans l’accompagnement des grands groupes dans leur transformation numérique. Le second objectif qui me paraît essentiel, c’est de regagner la confiance des justiciables en renforçant la place de l’avocat dans notre société. Riche de son implantation sur tout le territoire, l’avocat doit devenir un véritable acteur du changement social et des évolutions que vit notre société. Le rôle qu’il jouera dans la justice du XXIe siècle est fondamental et le CNB peut l’accompagner. Je pense en particulier à son implication dans les modes alternatifs de règlement des litiges, mais également à sa participation à la coconstruction normative et à l’accès au droit pour tous.

La rédaction : Lors de la convention nationale des avocats qui a eu lieu à Bordeaux en octobre, Pascal Eydoux a souhaité « une transformation profonde du CNB ». Partagez-vous son diagnostic ?

C. F.-S. : La réforme du CNB est un sujet récurrent. Je partage un constat : le CNB n’est pas suffisamment proche des avocats et reste une institution méconnue du grand public. Donc oui, il faut réformer ! Je le pense d’autant plus que ce constat est partagé par beaucoup de ses membres. Pour ce faire, je souhaite convoquer des états généraux de manière à ce que nous abordions tous les sujets liés à la réorganisation de notre profession pour mettre en œuvre la transformation qui s’impose. 

La rédaction : Comment envisagez-vous son fonctionnement si vous êtes élue 

C. F.-S. : Un fonctionnement ouvert à la manière des principes de open government lancé par Barack Obama et repris ensuite dans plus de 70 pays, dont la France. Je souhaite que les avocats puissent être mieux informés de l’action du CNB et de son fonctionnement, qu’ils puissent être invités à donner leur avis sur les grandes réformes de la profession pour éclairer la prise de décision des élus du CNB. Par ailleurs, nous avons besoin de fédérer la profession autour d’actions concrètes : l’opposition syndicat/ordre n’a pas de sens. Il faut dépasser les intérêts catégoriels et sectoriels pour privilégier une démarche d’intérêt national, car c’est la vocation même du CNB.

La rédaction : Êtes-vous favorable à la création d’un ordre national des barreaux ?

C. F.-S. : Il me semble indispensable de marquer un temps d’arrêt et de respiration pour explorer ensemble les différentes réformes susceptibles d’être mises en œuvre. Le fonctionnement actuel de nos instances n’est pas satisfaisant – c’est un fait – mais nous avons besoin d’analyser l’impact de chaque solution dans une démarche pragmatique. C’est cette méthode qui nous permettra de parvenir à un consensus. 

La rédaction : Vous avez indiqué vouloir donner « le cap de l’innovation ». Qu’est-ce que cela signifie ?

C. F.-S. : Ce cap de l’innovation, c’est intégrer tout le potentiel de la rénovation de la profession, en imaginant de nouvelles solutions. Partons du citoyen, dont les attentes ont changé avec l’émergence d’une nouvelle offre de services proposés par des acteurs non avocats. L’avocat, légitime dans son expertise juridique, regagnera la confiance du justiciable en répondant à ses besoins. Le numérique va nous aider à atteindre cet objectif. Sous mon bâtonnat, en 2012, j’ai vécu le déploiement impératif du réseau privé virtuel des avocats (RPVA). Il a fallu s’adapter et nous avons créé pour cela une brigade de confrères formateurs, ce qui nous a permis de passer de 2 000 à 18 000 utilisateurs sur les 25 000 avocats parisiens. Le RPVA, malgré ses défauts, a évité la fracture numérique. Aujourd’hui, les enjeux sont ailleurs. Ils résident dans notre capacité à innover et utiliser les outils technologiques pour accroître notre efficacité et pour nous rendre plus complétifs. À ce titre, je souhaite créer un laboratoire de l’innovation pour mettre en valeur les savoir-faire et les méthodes innovantes de cabinets pilotes.

La rédaction : Le chantier numérique est justement un des chantiers de la justice lancés par la Chancellerie…

C. F.-S. : C’est le sens de ma candidature. Le CNB doit aider la justice à se rénover et nous devons faire des propositions concrètes à la chancellerie pour aider cette dernière. Je pense notamment à toutes les données anonymisées que nous détenons grâce aux décisions de justice que nous obtenons pour nos clients. Ces données sont une richesse pour la profession qu’il nous appartient d’optimiser. L’avocat doit devenir le promoteur de l’innovation. Nous avons des avantages concurrentiels puissants : notre déontologie – tout particulièrement le secret professionnel –, notre formation et notre expérience du conseil et du contentieux. Nous devons préserver nos atouts et pour cela nous devons sans cesse nous adapter. Par exemple, pour protéger nos clients, la cybersécurité doit être mise en place par notre profession. Or personne n’en parle ! La défense du secret professionnel n’a de sens que si elle s’accompagne de l’utilisation généralisée de messageries sécurisées. 

La rédaction : L’avocat est aujourd’hui concurrencé par d’autres prestataires qui se sont positionnés sur le secteur de la legal tech. Comment l’avocat doit-il appréhender cette nouvelle économie 

C. F.-S. : Cette nouvelle économie ne peut pas être vue comme une menace mais comme un nouveau marché pour les avocats. Si ces sociétés ont émergé, c’est qu’il y avait un vide à combler. À nous d’identifier les besoins du marché et d’y répondre grâce à l’innovation. De nombreux avocats sont des créateurs de legal tech et il faut les encourager dans cette voie, les aider à se financer et à développer leurs nouvelles activités. Concernant les autres, je souhaiterais mettre en place des modules de formation initiale et continue pour leur apprendre ce que l’on enseigne aux futurs créateurs de start-ups. Par ailleurs, l’avocat doit s’adapter aux attentes nouvelles de leurs clients, qui souhaitent de plus en plus des services au forfait, des prestations « prêtes à l’emploi », dématérialisées… Devant une demande toujours croissante de droit, nous devons offrir des prestations adaptées et le CNB peut beaucoup apporter en mutualisant les moyens et les bonnes idées. Il faut profiter de notre force collective et de notre implantation territoriale pour faire émerger les meilleures méthodes dont tous les avocats pourraient s’inspirer.

 

Propos recueillis par Thomas Coustet

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Christiane Féral-Schuhl

Christiane Féral-Schuhl est avocate au barreau de Paris et du Québec, associée du cabinet d'avocats Féral-Schuhl-Sainte-Marie et ancien bâtonnier du barreau de Paris.