Le droit, contrairement à ce que laissent croire les manuels, ne se pratique pas seul. Avocats, magistrats, DRH, universitaires… tous travaillent en réseau, dans l’épaisseur d’une communauté professionnelle qu’il faut entretenir, élargir, renouveler. Or, aucun bureau, aucune visioconférence, aucune réunion formelle ne produit la qualité de lien qu’un repas partagé permet d’établir.
Cette communauté du droit, qui ne figure dans aucun organigramme, est l’infrastructure invisible du métier appliqué. Elle se construit aux audiences, dans les colloques, sur les listes de doctrine ; mais c’est aussi à table qu’elle prend corps. C’est là que les rôles se rapprochent, que les générations se croisent, que les anciens étudiants restent en vue de leurs anciens professeurs, que les magistrats consulaires se rappellent au bon souvenir des chefs d’entreprise et inversement. Une profession qui ne se rencontre pas finit par ne plus se parler ; et une profession qui ne se parle plus finit par ne plus se penser collectivement. Voilà sans doute pourquoi tant de cabinets, d’institutions et de facultés investissent, parfois sans le théoriser, dans ces moments de table qui ne figurent dans aucun business plan.
À Montpellier, ce mardi de printemps, la tablée que nous avons réunie sous la treille du restaurant compose à elle seule un petit panorama du droit social local. À ma droite, Paul-Henri Antonmattei, professeur à l’Université de Montpellier. Inviter Paul-Henri Antonmattei à un déjeuner consacré au droit dans le Languedoc tient moins de l’idée originale que de la nécessité méthodologique ; ne pas l’avoir à sa table aurait été une faute de goût comparable à servir un bordeaux en pays languedocien, techniquement possible, sociologiquement impardonnable. Le doyen Antonmattei est l’une de ces figures qui font une place. On n’écrit pas le droit social montpelliérain sans le citer ; on ne convoque pas une table de juristes dans la région sans s’assurer qu’il y présidera, fût-ce de manière informelle. Hors norme et résolument vivant, il combine une autorité doctrinale ancienne, un appétit pour la négociation collective, une plume reconnue dans toute la matière et une passion personnelle, partagée avec le chef Charles Fontès, pour la chasse et la cuisine du gibier. Autant dire qu’à La Réserve Rimbaud, il est presque chez lui.
Face à lui, Florence Bergeron, qui dirige l’École de droit social de Montpellier, formation de référence dans la matière dont l’équipe a fait, au fil des ans, un point de passage obligé pour quiconque enseigne ou pratique sérieusement le droit du travail dans la région, ainsi que Sophie Selusi, responsable du diplôme universitaire Droit et pratique de la protection sociale. À leurs côtés, Lucas Bento de Carvalho, professeur agrégé à la même université, qui découvre la maison avec l’œil curieux du gourmand assumé, préviendra plus tard, et avec gravité, que « la déception culinaire peut générer une immense frustration », règle dont il se tient en pratique éloigné. Béatrice Bezal, DRH puis conseil RH après une longue carrière en entreprise, ferme le cercle des Montpelliérains. Trois invités complètent la tablée : Stéphanie Norève, avocate associée chez Deloitte société d’avocats, Yann Fortunato, chef d’entreprise et vice-président du Conseil de prud’hommes de Montpellier, et Krys Pagani, professeur des Universités associé à l’Université d’Évry-Paris-Saclay et avocat au Barreau de Paris, intervenant régulier du prestigieux master 2 Droit et pratique des relations de travail de l’Université de Montpellier, coresponsable de la rubrique « Sécurité économique » de Dalloz actualité et directeur de la collection du Cercle Lefebvre Dalloz. Quatre universitaires, deux avocats dont l’un également professeur associé, une DRH, un juge, la conversation, on s’en doutait, ne souffrira ni du silence, ni du consensus mou.




