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Libre cours : Tu te souviens ?

Par Philippe Valent le 08 Mai 2020

— Tu te souviens au mois de janvier, cet inconnu qui m’a sauvé la peau au restaurant, quand je m’étouffais ?

— Oui, pourquoi tu penses à ça, tu as eu de la chance, c’est bien.

— Tu te souviens de la maxime du dictateur péruvien Oscar Benavides : « Pour mes amis tout, pour mes ennemis la loi » ?

— Oui, et alors ? je ne vois pas le rapport ?

— Moi j’en vois un, mais pas tout à fait direct, j’en vois un dans le rapport aux autres.

— Ce que tu dis n’a aucun sens, il n’y a aucun lien entre ce qui t’est arrivé et les propos d’un dictateur péruvien.

— Si, c’est comme une allégorie que j’entrevois, j’ai parfois pensé un peu comme ça, « pour mes amis tout, pour mes ennemis rien, et pour les autres la loi ».

— Il n’y a toujours aucune relation entre ton histoire et cette formule. Sauf si tu veux dire que désormais cet homme qui t’a sauvé la vie mériterait « tout », et n’est donc plus au rang des « autres ». Et, quand bien même, cette sorte de précepte n’est qu’une conception du pouvoir, donc cela n’a strictement rien à voir.

— Si, si. Oublie le rapport au pouvoir ou à la loi, pense uniquement au rapport à l’autre. L’autre ce serait qui ? Tous ceux qui ne sont ni tes amis ni tes ennemis, mais la masse de ceux qui ne sont ni connus de toi ni reconnaissables pour toi. Et, parce qu’ils ne sont pas identifiés, ils ne mériteraient a priori qu’une forme de distance, voire d’ignorance, ou pire de mépris. Ils ne sont ni bons ni mauvais, mais suspects, il faut donc qu’ils restent encadrés, par la loi par exemple.

— C’est stupide ce que tu dis, tu es avocat donc tu ne peux pas dire ça, tu ne devrais même pas le penser, tu ne peux que demander la loi pour tous, quelle que soit la manière dont tu les considères, peu importe…

— Justement, c’est bien là où je voulais en venir, en se levant pour m’aider, après qu’une dame a crié, au milieu de ce restaurant plein à craquer, cet homme est sorti de la cohorte des autres pour devenir en quelque sorte un ami. La dame aussi d’ailleurs. Puis ensuite, une fois qu’il m’a eu sauvé, il est retourné s’asseoir finir son déjeuner, comme s’il retournait au milieu de la cohorte. Ce qui veut dire que l’ami n’est pas toujours identifié et identifiable, mais que, chaque jour, nous en croisons nécessairement sans les reconnaître, que si l’homme est par essence mauvais, ce que tu crois, il en suffit d’un petit nombre, infime, un seul parfois, pour faire basculer des existences du bon côté. De l’autre côté aussi, d’ailleurs.

— C’est quoi ce charabia, tu crois que tu viens de cerner la profondeur de l’âme humaine et de l’insondable diversité des êtres ? Ou tu veux simplement remercier ce monsieur d’avoir croisé ta route, et tu cherches à théoriser cet événement ?

— Les deux, mon général. Mais surtout, me dire qu’il y a un espoir pour l’homme…

— Tu sais ce que dit le proverbe : c’est l’espoir qui meurt en dernier…

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