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Portrait

L’Haeritournelle de la Conférence

par Julien Mucchiellile 13 décembre 2017

Pour tenter d’appréhender une fratrie, ce qui n’est jamais simple, il y a les réunions de famille, au cours desquelles, sur fond de tapisseries perses, sur un air de Schubert, on ouvre les albums de famille, on demande à la maman d’établir la liste des prouesses, au papa de conter les fiertés. C’est le cliché d’un clan dans son écrin, la célébration d’un blason, le triomphe d’un nom.

Il y a plus singulier prétexte pour aborder les Haeri : ils sont avocats. Mais il y a encore plus exclusif : il suffit d’ouvrir l’album de la Conférence des avocats du barreau de Paris, après que Nima Haeri, 29 ans, fut récemment élu 5e secrétaire pour l’année 2018, vingt ans après Kami Haeri (11e secrétaire 1998) et trois ans après Negar Haeri (9e secrétaire 2015).

Dans leur entourage, on dit que les trois sont très différents, avant de dresser une liste de traits communs. Il n’y a pas plus acharnés travailleurs que ces trois-là, pointilleux, obsédés du détail, soucieux de connaître leurs dossiers à la perfection. Nima dit : « Le plaisir dans la rigueur. » Il ajoute : « C’est un vrai plaisir que l’on prend à vouloir que tout soit carré. Quand on sait pourquoi on fait les choses, il n’y a rien qui soit contraignant. » Et encore : « On accorde beaucoup d’importance au sérieux. » Pour Vincent Ollivier, 3e secrétaire 2005 : « D’une manière générale, il n’y a rien qu’ils fassent sans sérieux », les Haeri.

L’unanimité est faite autour d’un autre point : « Ils ont tous une forme d’élégance, ce sont des gens chics, les Haeri », proclame Me Bertrand Périer, qui connaît bien les trois. « Il y a la recherche de l’esthétisme, du mot parfait, une forme de délicatesse. Ils sont également très attachés à la politesse », suggère une ancienne collaboratrice de Kami, amie de Negar. À son sujet, Me Sophie Rey-Gascon, 6e secrétaire 2015, périphrase : « Elle n’est jamais dans une forme de trivialité. Negar est tout sauf vulgaire. »

Ajoutons qu’ils parlent farsi en famille mais français le reste du temps, qu’ils ont été élevés par les mêmes parents, immigrés iraniens arrivés en 1970, elle artiste (beaux-arts), lui doctorant en sociologie, puis négociant en tapisserie, dans le même appartement de Neuilly-sur-Seine. Voici le cadre Haeri, l’harmonie Haeri.

Viennent les individus. D’abord, il y a l’aîné : on dit de Kami qu’il est brillant, qu’il sera bâtonnier de Paris – après avoir développé le département contentieux du cabinet Quinn Emanuel, qui vient de le débaucher de chez August & Debouzy dont il était un pilier. Du CV de Negar, on extrait avec vénération sa carrière de pianiste, certes écourtée à vingt-deux ans pour se consacrer au droit, mais qui lui permet de jouer les variations de Mendelssohn devant un public ébaubi, parfois même avec Renaud Van Ruymbeke. Nima n’a pas de médaille ou de réputation qui le précède, il a un frère et une sœur, et des regards – suspicieux – braqués sur lui.

D’après Vincent Ollivier, « il est toujours difficile de distinguer ce qui relève de l’héritage génétique de ce qui relève du passe-droit ». Un Haeri, ça va, trois Haeri, cela réveille l’attention des incrédules, qui, scrutant les Haeri, cochent facilement la case du népotisme. Pourtant, « c’est plutôt anodin que des personnes élevées par les mêmes parents fassent la même chose », dit Nima, qui rappelle avoir échoué l’année précédente (comme sa sœur a échoué une fois). Nima rappelle que « ce n’est pas facile d’être un fils de, pas simple non plus d’être un frère de. Mais je sais pourquoi je suis là, j’ai travaillé très dur pour ça, j’ai toujours su qu’il fallait aller chercher les choses ».

S’agissant de la réussite professionnelle, Nima a l’indépendance farouche : « Ça, pour le coup, je le prends vraiment au sérieux. Autant que possible je veux ne devoir les choses qu’à moi-même. » Pour la Conférence, « j’ai énormément travaillé pour le premier tour, plus de quarante heures. Mon frère et ma sœur ne m’ont jamais relu, car ça devait venir de moi », souligne-t-il. Cela était exclu par sa grande sœur : « Quand Nima a passé son concours, j’ai compris qu’il était essentiel que je n’intervienne pas », explique Negar. Quant à Kami, qui perçoit chez son frère une « intransigeance totale », il n’a « jamais cherché à faire d’entrisme ». Cela aurait été inutile, car, selon Xavier Autain, 4e secrétaire 1998, qui a vu son discours, « il était tellement au-dessus du lot ! Aucun n’avait une telle maîtrise du discours, une narration aussi fluide, et c’était fait avec humilité en plus », ne tarit-il pas. Pour décrire son phrasé, Xavier Autain pense à Julien Gracq : « Il y a chez Nima une expression exacte du sentiment ». Mais comme toujours, cela est le fruit d’un travail obstiné : « Nima, comme Kami, donne l’impression d’une fausse dilettante, mais il y a un travail de brute derrière cela, pour donner un sentiment de fluidité ».

Nima : « L’idée de faire des assises est en permanence dans ma tête »

Nima a passé le concours pour gagner en maturité dans son exercice, dit-il. « La première fois que je suis allé dans la bibliothèque de l’ordre, c’était il y a vingt ans, pour voir Kami passer le troisième tour. Pour moi c’était juste une bibliothèque, mais j’ai senti tout de suite l’odeur, cette odeur si particulière ». Vincent Ollivier pense que « la qualité première d’un secrétaire est de réussir à communiquer sa perception du monde de manière intéressante. » Nima voit le concours de la Conférence comme un exercice rhétorique. « On ne fait pas du droit, mais on répond à une question. Je l’ai pris comme une défense, si je ne réponds pas, ma position va mourir. On veut surprendre, et surtout pas épater. Il y a tellement de manières de traiter le sujet, que la personnalité s’exprime nécessairement. » Il importe, au discours de la Conférence, de dire quelque chose, de démontrer, et ne pas se contenter des effets. Chaque discours à ses raisons : « Pourquoi je dis cela ? ». Et on avance, et on construit.

Nima Haeri, cantonné à son éloquence ? Il faut dire qu’il y a un passif. Avant d’être collaborateur au cabinet Bougartchev-Moyne, exerçant principalement en droit pénal des affaires, avant même d’être avocat, le dernier des Haeri a remporté la Conférence Lysias (qu’il présida par la suite) à l’université de Paris II, puis à l’échelle nationale (comme sa sœur Negar). « Nima, que j’ai connu tout petit, est impressionnant. Il raflait déjà absolument tout. Il a une très belle langue, une plume magnifique », raconte Bertrand Périer, 3e secrétaire 2003, créateur d’Eloquentia, programme éducatif composé de concours et de formations à la prise de parole crée en 2012 à l’université de Saint-Denis. Il décèle chez Nima un « côté pénal », une certaine gravité. « L’idée de faire des assises est en permanence dans ma tête », concède Nima. Anne-Sophie Laguens, 11e secrétaire 2012, voit en lui « un orgueilleux qui ne montre pas ses faiblesses, un être pudique et en même temps léger ».

En réalité, Nima est un être sérieux forgé à la comédie. Avant même d’être étudiant en droit, Haeri le jeune faisait du théâtre, énormément de théâtre, tellement de théâtre que, plus de dix ans après qu’il a abandonné l’idée de devenir comédien professionnel, cette caractéristique est unanimement choisie par ses amis pour le dépeindre. Cela tombe bien, Nima voit une continuité entre le métier de comédien et celui d’avocat. « Il y a une cohérence littéraire entre le métier de comédien et l’avocat qui fait du contentieux », soutient-il. L’oralité, le verbe, la persuasion. « Un jeu de conclusions c’est une centaine de pages pour dire qu’on a raison, un monologue au théâtre, ce sont des vers pour exprimer une certaine vérité ».

Nima est peut-être le plus littéraire de la fratrie. « Il est plus dans l’introspection, il est le plus névrosé », dit Anne-Sophie Laguens. Il semble, quand il aborde les questions de l’injustice, des prisons, de la « défense des mineurs et minorités », dont « le 5e » a la charge, qu’il soit animé d’un sourd courroux, socle de son action. Thierry Lévy est un modèle. La Conférence du stage est un moyen – qu’il tient en haute estime : « La Conférence, on sait pourquoi on veut la faire, parce que ce qu’il y a derrière est sublime. Tout le monde dit que c’est comme une deuxième famille. C’est une forme d’orchestre, chacun son instrument. Il y a une esthétique ».

Negar : « Il y a une musicalité des mots et du langage »

S’agissant d’instrument : voici Negar Haeri, 37 ans, qui exerce principalement en droit pénal (installée à son compte). Negar a été pianiste, ou à failli l’être, ou peut-être l’est-elle tout simplement ? Face au sacrifice que cela représentait, elle renonce, à 23 ans, à devenir pianiste professionnelle et commence ses études de droit. « Je n’aurais pas aimé vivre tristement de cette passion », dit-elle. Elle ne touche plus un piano, jusqu’à ce qu’elle y soit invitée dans le cadre du « palais littéraire et musical », grâce à son statut de secrétaire. Elle joue notamment à quatre mains avec le juge Renaud Van Ruymbeke. « Pour Negar, la Conférence a été une libération artistique, cela a créé une forme de libération intellectuelle qui ne demandait qu’à jaillir », raconte Nima. Elle s’est de nouveau jetée sans retenue dans l’exercice de son art, s’exerçant comme une professionnelle, y consacrant son temps libre et ses vacances. Negar s’explique : « La musique, c’est quelque chose d’hyper sérieux pour moi, ce n’est pas du tout une blague. Il y a une puissance de la musique qui me touche. » Elle tourne et retourne la formule, mais y revient à chaque fois : « C’est le mot puissance qui pour moi caractérise le mieux la musique. » Et le mot « grâce » serait, d’après nos informations, celui qui caractérise le mieux Negar Haeri – ce qui est le plus parfait des clichés lorsqu’il s’agit de décrire une jeune femme pianiste.

Sophie Rey-Gascon, « sœur » de promotion, la présente ainsi : « Negar, c’est pas un bulldozer », et rapporte qu’un huissier d’audience lui a récemment déclaré qu’elle plaidait comme une artiste, ce qui renvoie à la musicalité de la langue, la « petite musique » qui rythme les phrases, comme les temps et les notes articulent une partition.

Car pour Negar, tout est musique, surtout le langage. « Il y a une musicalité des mots et du langage, je suis très sensible à la musique. Les phrases les plus justes sont les plus belles. Elle façonne un texte comme elle travaille une partition. » « La raison principale pour laquelle j’ai passé le concours, la raison personnelle, est que j’ai un rapport particulier avec la langue française. Chez moi il y a vraiment eu un mécanisme de fabrication du langage. » Elle évoque un complexe vis-à-vis du langage. « J’ai deux craintes : de ne pas trouver le mot juste et de ne pas me faire comprendre », résume-t-elle.

Pour le langage et l’éloquence, du concours Lysias à la Conférence, elle a des inclinations évidentes. Mais l’ombre du grand frère planait déjà, intimidante : « J’avais la pression sur moi, et j’ai apprécié le fait que Kami n’intervienne pas. Le candidat qui réussit est celui qui ne compte que sur lui. Finalement, c’est la réussite à ce concours qui a fini par me singulariser. » La sœur Haeri est devenue Negar, 9e secrétaire (singulière promotion qui a également accueilli Serge Money, rappeur de Mafia Trece, qui désormais délivre son flow dans les prétoires, et Matthieu Juglar, ténor amateur).

« J’ai essayé d’aller à la source de ce que devait être ce concours. Il faut dire quelque chose, tout ce qui est de l’ordre de l’effet, il faut l’évacuer. Ce que vous avez à dire doit être plus important que le silence que vous allez violer. » Encore une phrase sérieuse, bien qu’elle se pense la plus extravagantes des trois : « J’ai un humour absurde, enfantin, décalé. Nima est dans la finesse, le pince sans rire. Kami est dans le panache ! Il y a quelque chose d’éclatant ! »

Kami : « La langue, c’est l’intelligence émotionnelle »

Il est le « prince d’Ispahan » de la promotion 1998, et le prince du hommos, comme l’ont déformé ses camarades du réseau social Twitter – car il est aussi un gastronome du pois chiche.

Mais une question demeure, et c’est finalement la seule chose qui vaille : « Kami Haeri, le jour du Mardi gras 1990, était-il déguisé en Dark Vador ou en Ninja ? », s’interroge encore aujourd’hui Olivier Siou, qui évoque une « divergence de fond ». Kami, fan de Star Wars, se voit évidemment en Vador, qu’il a incarné pour de rire, dans un faux procès dans la salle du grand Rex. Ils étaient étudiants en droit à Nanterre, et adhérents au syndicat la Lame de fond, cofondé par l’actuel directeur de la direction criminelle et des grâces (DACG), Rémy Heitz.

C’était le temps étudiant. « On était très, très dilettante. Kami était le seul qui, vraiment, travaillait », se remémore Olivier Siou (journaliste à France Télévision). « On l’a rapidement propulsé sur les listes électorales, et il a été élu aux conseils d’UFR et au conseil d’administration de l’université. » Il a même été un membre de la section disciplinaire. Un peu de sérieux dans le badinage estudiantin.

Avant cela, Kami Haeri a été un adolescent, et même un enfant qui a connu le déracinement. « Mes parents sont arrivés en 1970, je suis né l’année suivante. Ils ont dû me renvoyer en Iran, car ils n’avaient pas les moyens de m’élever », raconte-t-il – car c’est à l’aîné que revient le privilège de narrer l’histoire familiale. Ses grands-parents l’élèvent jusqu’à ses 3 ans, puis il revient en France, chez ses parents qui ont avancé dans la vie.

Ceux-ci n’étaient pas des réfugiés politiques (la révolution islamique n’interviendra qu’en 1979, et elle « fermera les portes du retour », dit Kami) et se sont rapidement construit une situation. À la force du travail, bien sûr – car ce goût du labeur n’a pas été inoculé, ex nihilo, à des enfants de paresseux. Élève précoce d’un lycée de Neuilly-sur-Seine (il a son bac à 16 ans), Kami peine à communier avec la jeunesse locale. Il est timide, lit énormément, surtout Patrick Modiano, dit-il. Ce n’est qu’à l’université, avec ses camarades du syndicat, dans les joutes oratoires et les Mardi gras costumés (il fut aussi déguisé en code Dalloz), qu’il prendra plaisir à débattre et à discourir, à se « projeter vers autrui ». Mais pas la fibre de l’avocature : « Dès la fin de mes études, on me propose de faire du négoce en Suisse, mais ça se passe mal et je reviens vite à Paris. » Il trouve une collaboration, prête serment en juin 1997. « J’avais pris du retard au démarrage, il fallait réagir. » Il passe le concours de la Conférence. Son sujet du deuxième tour : « Peut-on se libérer de son milieu social ? Je devais répondre non. Tu as cinq heures pour répondre, tu dois être toi-même. » Comment a-t-il envisagé cela ? « J’avais envie de faire une démonstration rhétorique, suivre le chemin qui mène vers la conviction », répond-il – du Haeri pur jus. Du langage, Kami a une haute opinion : « Il y a une permanence du langage. Une fois les masters obtenus, ce sont les langues et l’émotion de la langue qui sont les vecteurs de progression. La langue, c’est l’intelligence émotionnelle. »

Kami Haeri, 46 ans, est l’avocat décrit dans les très sérieuses gazettes juridiques comme une référence incontournable du contentieux des affaires, « transfert » de la saison, entre August & Debouzy, où il exerçait depuis dix-sept ans, et le leader mondial de l’arbitrage, Quinn Emanuel, qui développe son activité contentieux en Europe. Il a de l’entregent. On le dit plus « politique ». Il a été membre du conseil de l’ordre et n’a pas caché ses ambitions d’être, un jour, candidat au bâtonnat. Son camarade de promotion Xavier Autain loue sa « clairvoyance sur la profession » et son intérêt pour la jeune génération, qui le lui rend bien. On dépeint Kami Haeri en meneur : « Il a un côté général révolutionnaire, il est plein d’allant et d’enthousiasme », dit le même Xavier Autain. Edward Huylebrouck, qui présente la particularité d’avoir été 11e secrétaire (comme Kami), en 2015 (comme Negar), et de travailler dans le même cabinet que Nima, est impressionné par l’enthousiasme de l’aîné, sa volonté de changer les choses. « J’ai aussi toujours admiré son éloquence et son raffinement », ajoute-t-il. Xavier Autain voit en lui un « vrai frère aîné, qui ne veut pas faire d’ombre, plein de bienveillance délicate, attentive ». « À âge égal, je les sens plus construits que moi », pense Kami, qui estime avoir eu peu d’influence sur eux. « Peut-être un peu plus sur Nima », hésite-t-il.

Nima, le féru de théâtre et de cinéma, sourit : « C’est étrange, mon premier souvenir de cinéma est lié à Kami, c’est le dernier épisode de la série Le Prisonnier, que j’ai vu en boucle. » Negar la musicienne, spontanément, confie : « Mon premier souvenir musical, je l’associe à Kami. J’avais 3 ans, c’était Le Boléro de Ravel », qui demeure aujourd’hui l’une de ses œuvres favorites.

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Le clan Haeri

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