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Le droit en débats

Pour une défense du millefeuille !

Par Norbert Olszak le 11 Février 2014

Selon le grand chef Antonin Carême (1784-1833), la pâtisserie appartiendrait aux beaux-arts car elle forme la branche principale de l’architecture ! Mais il conviendrait peut-être également de rattacher ce savoir-faire au droit public ou à la science politique (ce qui aurait d’ailleurs bien plu à notre « cuisinier des rois et roi des cuisiniers » qui travailla pour de nombreux hommes politiques, dont Talleyrand).

Cela permettrait sans doute d’éviter une utilisation intempestive et maladroite de références culinaires ou pâtissières dans le discours politique et les commentaires journalistiques.

L’on ne songe pas ici à la quenelle, bien qu’il y ait sans doute beaucoup à dire sur cette spécialité aux multiples formes et goûts, mais au millefeuille qui se voit actuellement évoqué dans des milliers de feuilles sur les réformes administratives et territoriales. Le moindre projet dans ces domaines se verra immanquablement présenté sous l’angle de son impact sur la réduction d’un millefeuille. Le Monde du 15 janvier 2014 nous signalait même que le gouvernement voulait « élaguer le millefeuille territorial » en diminuant le nombre de régions, ce qui témoigne pour le moins d’une faible compétence dans la technique arboricole comme dans la pratique gastronomique car jusqu’à nouvel ordre un millefeuille n’a pas mille branches à élaguer mais des couches à déguster !

La métaphore est bien sûr facile, ce qui explique son succès, mais elle est en revanche contre-productive pour le succès des opérations auxquelles on l’applique. En effet, la particularité du millefeuille, c’est que sa qualité repose justement sur la finesse et la complexité des trois couches de pâte feuilletée qui séparent les deux couches de crème. Réduire le nombre de feuilles est parfaitement inepte et cela ne peut aboutir qu’à un rejet des projets qui voudraient sacrifier la subtilité et la finesse de l’architecture pâtissière à la réalisation de blocs compacts, durs et immangeables !

On l’a bien vu en Alsace en 2013. Pour convaincre les électeurs de souscrire par referendum à la fusion des deux départements et de la région, les promoteurs de cette réforme originale, audacieuse mais aussi très complexe, n’avaient pratiquement que cet argument à la bouche, si l’on ose dire : supprimer le millefeuille ! Mais l’Alsacien aime beaucoup cette délicieuse spécialité, surtout aromatisée au kirsch, et bénéficie d’ailleurs de très bons faiseurs régulièrement distingués lors de la Foire européenne de Strasbourg. Et c’est ainsi que, n’ayant pas compris pourquoi on en voulait tant au millefeuille, l’électeur alsacien s’est abstenu ou a voté contre cette tentative de lèse-pâtisserie.

Apparemment les amateurs de métaphores n’ont pas tiré les leçons de cette expérience et continuent à crier haro sur le millefeuille, mais il est peut-être encore temps de trouver les mots justes pour éviter que des réformes utiles ne soient obscurcies et finalement condamnées par des discours indigestes ! Certes, le « dégraissage du mammouth », utilisée autrefois pour d’autres réformes, n’a pas été une image très efficace non plus, sans doute en raison d’un manque de finesse culinaire ou politique, mais quelques bons déjeuners de travail permettront certainement d’avancer, surtout si le millefeuille est au dessert (comme par exemple chez Dumonet ou à l’Auberge Dab).

Commentaires

Article délectable qui nous révèle un autre point de vue de la situation.

Effectivement, changer la recette de base d'une spécialité pâtissière très technique n'est pas recommandé pour plus d'économie. Il faudrait uniquement diminuer le nombre de mains qui y touchent dans la cuisine.

Ce n'est que l'effet négatif d'une décentralisation toujours mal appliquée. La faute n'est pas au millefeuille.

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