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Le droit en débats

Libre cours : À quoi ça sert un juge qui ne juge pas ?

Par Clément Bergère-Mestrinaro le 02 Avril 2020

Le verbe confiner a cela de passionnant qu’il désigne tant l’action de fixer des frontières (confinons-nous dans nos appartements) que celle de les toucher (je confine à la folie). Et cette période est parfaite pour en éprouver toute la dimension : nous nous devons de respecter les limites et nous testons les nôtres. Deux exercices familiers au juriste et, a fortiori, au juge, ontologiquement attaché au respect des normes et régulièrement confronté à de longues introspections pour les comprendre.

Voilà pour la théorie. Impeccable.

Mais en pratique ? Depuis le début du confinement, je ne suis retourné qu’une journée au tribunal pour prendre une audience d’urgences pénales. Si l’ambiance des rues est étrange, celle du Palais m’a fait une égale impression : celle d’un bateau pirate fantôme, tout droit sorti des livres de notre enfance, où quelques rares esprits continueraient à festoyer. Enfin, en l’occurrence, à juger les dossiers urgents où des personnes sont détenues ; pas vraiment la fête en somme.

Un tribunal normal pour un samedi soir où seule une audience de comparutions immédiates tarderait à se terminer. Sauf que l’on est mercredi et qu’il est 14 heures. Cinq dossiers, quatre renvois, le tout dans des vapeurs régulières de gel hydroalcoolique. Fichtre. Et après cette audience, vite, il faut retourner se confiner. Courte expérience, faite de couloirs vides, de silences sourds, de chuchotements inquiets et de discussions entre collègues où le rire ravive et le sourire soutient.

Une journée en deux semaines ça ne noircit pas un agenda, me direz-vous. Alors que fait un juge quand il ne juge pas ? Et à quoi sert-il ?

Éliminons tout de suite les considérations domestiques et audiovisuelles ; je ne saurais, seul, porter atteinte au mythe de la tour d’ivoire et de la déconnexion des gens de robe des basses réalités du quotidien. Non, je ne me venge pas de l’isolement sur les placards de la cuisine ; non, je ne connais pas par cœur le calendrier des sorties sur Netflix et, non, dix fois non, je ne m’abonne pas à tout ce qui passe sur Instagram. Restons juge.

Une fois les délibérés en cours rédigés, privé de nouveaux dossiers, le juge peut vérifier qu’il a bien installé la dernière mise à jour de son logiciel de pensée ou, plus exactement, il s’y attelle sérieusement. La réforme de la procédure civile, l’entrée en vigueur du bloc peine de la LPJ, la fusion des tribunaux d’instance, etc. Il faut bien assimiler tout cela. Et puis les projets en cours, la responsabilité civile délictuelle, le code pénal des mineurs…

Entre le législateur, l’administration centrale et la doctrine, comment se sentir seul ?

Ensuite, quand l’abstraction des normes commence à lasser, le juge s’abandonne à des réflexions concrètes. Quand tout cela sera fini, il faudra bien tout reprendre. Le travail sera sans doute titanesque. Retrouver ses petits dans chacun des dossiers, les parties, qui seront forcément perdues, les avocats, qui seront nécessairement sous l’eau ; rattraper le retard dans ce qui n’était pas urgent mais le sera devenu ; rédiger vite mais rédiger bien…

Parce que le télétravail est formidable mais il a ses limites : le juge pénal, qui a accès depuis chez lui à ses dossiers, ne peut pas juger sans audience ; le juge civil, qui pourrait juger sans audience, n’a pas accès depuis chez lui à ses dossiers. Abyssal.

Tiens, d’ailleurs, en appelant ses collègues, des idées émergent, des projets aussi : cette crise imprévisible et irrésistible servira certainement à enclencher des cercles vertueux de dématérialisation, de digitalisation et même de sobriété processuelle peut-être. À quelque chose malheur est bon. Je n’aime pas beaucoup cette phrase, mais j’ai une furieuse tendance à la placer dans toutes mes conversations ces derniers jours.

Revenons au juge qui ne juge pas. Quand le juge n’est pas que juge, comme j’ai cette chance d’être enseignant, il y a aussi la deuxième vie professionnelle à gérer : les étudiants à appeler en vidéo, à coacher à distance, à dorloter en ligne. Le concours de la magistrature aura bien lieu ; non, on ne sait pas encore s’il sera reporté ; oui, le programme sera bouclé ; oui, vous serez prêts ; tout ira bien. Rassurer rassure. Ça doit être ça la dimension performative de l’enseignement.

Et puis, heureusement, il y a les copies à corriger ; rituel immuable qui rappelle qu’il y a des choses qui ne changeront jamais et que, même si le stylo-feutre rouge se mue en pixels noirs, il faudra bien toujours annoter dans la marge avec une graphie sévère qu’on ne palliera jamais à rien. Agaçant mais terriblement réconfortant cette routine.

Car enfin, sinon d’abord, le juge s’inquiète. Pour sa famille, sa grand-mère, ses collègues anxieux, ses amis malades ou isolés, pour les soignants, les policiers, les magasiniers, les travailleurs de l’urgence et de l’indispensable, pour ces inconnus qui tiennent et ceux qui ne tiennent plus vraiment.

Mais comme il est juge – et donc qu’il a toujours raison –, il sait que le printemps vient à bout de tout, même des vilaines choses invisibles à l’œil nu, et que, bientôt, très bientôt, tout ira bien.

Commentaires

Quand le juge ne juge pas, il devient homme de lettres, et grand Dieu qu'il a un beau style ! Dommage que dans sa fonction de juger, il s'en abstienne. L'usage du beau style rendrait les étudiants en Droit plus familiers et amours des arrêts à commenter.

Nous demeurons juge jusqu'à la tombe

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