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Le droit en débats

En lisant le dernier livre de Geoffroy de Lagasnerie, « Juger. l’État pénal face à la sociologie »

Par François Saint-Pierre le 25 Janvier 2016

Geoffroy de Lagasnerie vient de publier son dernier livre : « Juger. L’État pénal face à la sociologie »1. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, Geoffroy de Lagasnerie, qui a 34 ans, a publié l’année dernière un précédent livre : « L’art de la révolte. Snowden, Assange, Manning »2. Dans cet essai, il interrogeait l’État sur la légitimité de la surveillance des gens au nom de leur sécurité pour les protéger du terrorisme ; inversement, il s’interrogeait sur celle des lanceurs d’alerte, agent de la CIA ou militaire de l’armée américaine, décidant de trahir leurs missions au nom d’un devoir civique mondial de protection des citoyens contre l’emprise des États nationaux.

D’un livre à l’autre, Geoffroy de Lagasnerie fait ainsi preuve d’une belle habileté dialectique. Toute idée, comme un objet, est décrite, sous un angle puis un autre, afin de tester sa cohésion, ses contradictions, sa trajectoire, sans jamais pouvoir être saisie dans un jugement unique et définitif. Comment construire une pensée, dépasser ses opinions personnelles, écarter les préjugés, réfléchir aux sujets de société qui nous préoccupent actuellement, puis se prononcer en connaissance de cause, pour agir ? Geoffroy de Lagasnerie nous livre sa méthode, dont il ne cache pas l’ascendance de Michel Foucault, qu’il revendique au contraire3 — Foucault dont la trace de l’oeuvre est bien vivante dans ces deux livres, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs4.

L’ambition de Lagasnerie est grande, on s’en rend vite compte ! Dans « Juger. L’État pénal face à la sociologie », c’est la justice qu’il convoque. Comme l’annonce le titre, ce n’est pas de la sociologie face à l’État, mais bien de l’État face à la sociologie qu’il va être question. L’État pénal, auquel il veut dire clairement ses vérités. Car la sociologie, pour lui, a comme finalité de démasquer le fonctionnement réel d’une institution pour en éclairer le sens profond et nous libérer des idées reçues, brisant les conditionnements qui nous enchaînent. La sociologie dit la vérité sur l’État, affirme-t-il, alors que les philosophies politiques le mystifient5. Et l’État pénal, ici, doit être compris comme l’État dans l’exercice de sa fonction pénale, judiciaire et répressive, de même que l’on parle de l’État social, développant ses politiques de santé, de logement, d’éducation, etc6.

Or, cet État pénal fonctionne sur un principe de violence, observe-t-il7. Depuis l’abolition de la peine de mort, dont il rappelle opportunément les termes du débat, citant Jacques Derrida8, la prison demeure la peine de référence que prononcera la justice au terme du procès : suivant quelles procédures, et sur quels critères ? C’est ce que Geoffroy de Lagasnerie est allé étudier de près, dans les tribunaux. Ce qu’il y a vu ne l’a pas enthousiasmé, c’est le moins que l’on puisse dire. Passons sur ses appréciations cocasses des présidents de cours d’assises et des avocats généraux9 … La monotonie des audiences10, leur caractère répétitif ne l’ont pas empêché de s’intéresser aux débats, mais il s’est bien gardé de se laisser piquer par la scène judiciaire, qui, dit-il avec raison, n’est pas un spectacle11. Pour penser le procès, mieux vaut quitter le prétoire12, et prendre du champ.

Loin de lui la prétention de se poser en maître à penser, ou de proposer des solutions artificielles (il abandonne à son collègue Thomas Piketty les prophéties, qu’il n’apprécie guère13). Inutile d’interviewer les uns et les autres, magistrats ou avocats (il délaisse à son autre collègue Didier Fassin ce travail fastidieux d’enquêteur, qu’il n’apprécie pas davantage14). C’est bien le fonctionnement de l’appareil judiciaire qui l’occupe, notamment la procédure d’interrogatoire de l’accusé, des témoins et des experts15. Geoffroy de Lagasnerie nous livre surtout une analyse très intéressante de la théorie de la responsabilité pénale16 : se demandant pour quelles raisons cette responsabilité n’est jamais appréhendée que sous l’angle individuel, alors que tant de facteurs sociologiques ont à l’évidence conditionné le passage à l’acte de l’accusé, il explique comment la justice prétend de la sorte affranchir les accusés de toute responsabilité collective !

Ce qui me rappelle la réplique d’un ancien président de chambre correctionnelle : « Maître, sachez que tout argument est réversible ! » Voilà de quoi donner à penser aux avocats, aux magistrats, à tous ceux qui consacrent leur vie professionnelle à la justice, aux journalistes aussi.

 

 

Geoffroy de Lagasnerie a présenté son livre le 18 janvier dernier au Musée du Barreau de Paris, en compagnie d’Emmanuel Pierrat et de Thierry Lévy . Il sera présent à Marseille lors d’une prochaine journée de formation de l’Institut de défense pénale, au mois de juin, consacrée à « L’avocat et les secrets ». Fondé par Alain Molla et Philippe Vouland, l’Institut a, également, comme directeur associé, François Saint-Pierre.

 

 

1 « Juger, l’État pénal face à la sociologie », Fayard, 2016.
2 « L’art de la révolte. Snowden, Assange, Manning », Fayard, 2015.
3 Il a publié en 2012 « La dernière leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique », Fayard.
4 Les oeuvres complètes de Michel Foucault ont été publiées dans la collection de la Pléiade en 2015.
5 Page 69.
6 Page 128.
7 Page 56.
8 Page 80.
9 Pages 96 et 201.
10 Page 95.
11 Page 63.
12 Page 99.
13 Thomas Piketty, « Le Capital au XXIe siècle », Seuil, 2013.
14 Didier Fassin, « L’Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale », Seuil, 2015.
15 Par exemple page 233.
16 Pages 113 s.

Commentaires

super le distinguo entre sociologie politique et philosophie politique que l'on pourrait dupliquer dans la sphère du travail entre sociologie du travail et management en expliquant les oppositions entre les profs de SES et les profs de gestion

Bonjour,
Dans cet article de Libé
http://www.liberation.fr/debats/2016/01/12/culture-de-l-excuse-les-socio...
Geoffroy de Lagasnerie affirmait (à la toute fin de l'article):
«Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»
Je trouve ce parti-pris dangereux. Tout acte doit être considéré comme libre et rationnel sinon c'est la fin du monde! S'il ne l'est, cela relève de la psychiatrie, un dérangement mental conjoncturel ou structurel, interne à l'individu, reconnu, validé, expertisé. La sociologie ne me semble pas pouvoir justifier des irresponsabilités.
La sociologie pour analyser, comprendre, expliquer et du coup anticiper et prévenir des situations sociales génératrices de conflits ou d'infractions: OK.
Mais la sociologie pour excuser juridiquement un acte individuel, cela équivaudrait à déresponsabiliser pas mal de personnes. Le déterminisme social serait totalement validé juridiquement.
Serait-ce souhaitable? Si oui, pourquoi?

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