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L’impossible interrogatoire de Denis Mannechez, paralysé et muet

Denis Mannechez a été condamné par le passé pour le viol de ses filles Betty et Virginie. Il a eu avec cette dernière un fils, puis il a vécu en concubinage avec elle. Le 7 octobre 2014, un mois après qu’elle l’a quitté, il l’abat au pistolet automatique, ainsi que Frédéric Piard, le gérant du garage où elle travaillait. Denis Mannechez tente de se suicider, mais survit. Muet à son procès devant la cour d’assises d’Évreux, qui se tient du 3 au 19 décembre, il s’est exprimé, vendredi 7 décembre, sur les faits, par le biais d’une tablette sur laquelle il écrivait ses réponses.

par Julien Mucchiellile 8 décembre 2018

Le 7 octobre 2014, l’homme immobile ce vendredi 7 décembre 2018 dans le prétoire de la cour d’assises d’Évreux, Denis Mannechez, est entré dans le garage Tenzo, à Gisors, et a abattu Frédéric Piard, le gérant de 31 ans, un homme dont il a été dit qu’il était bon et avait « un cœur d’or », et sa fille aînée Virginie Mannechez, qui non seulement était la fille qu’il a violée toute son enfance, mais également, à ce moment, le 7 octobre 2014, donc, sa compagne. Ils ont eu un enfant, Nicolas, né en 2002 (v. Dalloz actualité, 6 déc. 2018, art. J. Mucchielli ).

Après les avoir tués, il s’est tiré une balle dans la tempe. Elle ne l’a pas tué, mais voilà : Denis Mannechez est en fauteuil roulant, tel un vieillard cacochyme, la tête branlante et sujet à des spasmes incontrôlés qui lui font pousser des cris terrifiants et grotesques à la fois, des cris qui font frémir cette petite salle austère, plombée par les sanglots des parties civiles – surtout ceux de Betty, la cadette, elle aussi violée par son père. L’accusé est paralysé, muet, mais il a toute sa tête. La cour d’assises a donc trouvé une astuce : il tape ses réponses de sa main droite (la seule qui bouge), sur une tablette. Le texte s’affiche progressivement sur les trois écrans. Quand il appuie sur « Enter », une voix lit son texte.

Ce vendredi 7 décembre, Denis Mannechez est sommé de s’expliquer sur les faits.

Le président : « À quelle heure êtes-vous arrivé sur place ?

– 7 heures.

– Pourquoi vous êtes-vous garé là ?

Je ne peux pas vous répondre. »

La voix, qui est une voix masculine de type « voix joviale de GPS », détonne dans la grave ambiance de la salle. Et comme Denis Mannechez ne ponctue pas ses phrases, ce qu’elle lit n’a souvent aucun sens – car le logiciel a ses limites.

« Qu’avez-vous fait la journée avant les faits ? »

L’interrogatoire est laborieux. Les audiences sont courtes et, mal en point, l’accusé ne peut souffrir plus de deux heures d’audience sans interruption. Son avocat y a pensé. « J’ai là un petit texte écrit à la main par Denis Mannechez, qui donne des éléments de réponse. Je lui ai dit qu’il pouvait prendre un peu d’avance. » Le président lit : Denis Mannechez, à 7 heures du matin, souhaite parler avec sa fille et son fils. À 7 heures du soir, il a tué la mère de son fils. Pourquoi ? « À 17 heures, j’ai vu passer Nicolas devant moi, ça m’a fait un choc, je ne m’y attendais pas. – Est-ce que vous saviez que Virginie et Nicolas habitaient ensemble ? – Non. – Puis, vous êtes entré dans le garage. Je vous demande de décrire ce qui s’est passé ensuite. – Je ne me contrôlais plus, un homme est venu vers moi, par réflexe ou par panique, je ne sais pas, j’ai tiré à gauche, dans sa direction. » Frédéric Piard est touché. « J’ai vu Virginie sortir dans un camion, j’ai tiré vers le moteur pour l’arrêter, puis j’ai entendu un grondement terrible, je me souviens à cet instant avoir compris que c’était moi en train de tirer. Les tirs se sont arrêtés ensuite, je me souviens avoir mis l’arme contre ma tempe. Je termine. Après avoir ouvert les yeux, j’ai dû tourner la tête, j’ai vu Virginie saigner, j’ai compris qu’elle avait été touchée gravement, alors j’ai levé ma main droite et, vu que l’arme était encore dans ma main, j’ai à nouveau mis l’arme contre ma tempe, et j’ai tiré une deuxième fois.

– Pouvez-vous nous dire qu’elles étaient vos intentions en entrant dans le garage ?

– Je ne peux pas vous répondre. Ce qui a suivi après les étincelles dans ma tête n’était pas contrôlé.

– Et avant d’entrer dans ce garage ?

– Me suicider devant Virginie.

– Le matin, vous venez pour discuter, ensuite vous voyez passer votre fils et vous décidez de vous suicider devant Virginie. Pardon de vous dire ça, mais au final elle est morte, Frédéric Piard est mort, et pas vous. Pourquoi ?

– Je ne peux pas vous répondre, écrit-il lentement. »

« À quel moment avez-vous pensé à l’enfance de vos enfants ? »

Les réponses de l’accusé, dénuées d’intonation, son visage, dénué d’expression, et la lenteur lourde de ses réponses fuyantes, rendent l’accusé illisible. Il est plus aisé pour ce cerveau sur fauteuil d’esquiver les questions, de s’entêter dans ses marottes, quand il sait qu’il ne peut pas être réellement interrompu et qu’après deux heures d’audience, il sera libéré. Ainsi, la cour se retranche vers les lettres écrites par Denis Mannechez, dans lesquelles il évoque son enfance malheureuse, sa mère qui l’abandonne, son père adoré qui lui a donné un dernier câlin sur le chemin de l’école. Virginie allait le quitter et le priver de son fils, elle voulait son suicide, il en était persuadé. Son malheur devient, le temps d’une lecture, le centre de l’attention, lors d’une journée consacrée aux faits dont il est accusé, et qui a débuté par le témoignage taiseux du père du garagiste, puis par celui, abondant et poignant, de la compagne du garagiste.

Le président veut des réponses mais il a très vite senti son impuissance. Alors, il décoche : « Autour de cette table, on a un rôle de juge, on essaie d’être rationnel. Je comprends le lien entre les événements traumatisants vécus enfants et lorsque vous avez vu passer Nicolas. Ce que je ne comprends pas très bien, c’est qu’à 7 heures du matin vous souhaitez discuter, et que le soir vous tuez deux personnes. Deuxième chose : vous dites ne pas avoir vu venir ce qu’il s’est passé, mais Virginie, dans sa lettre (écrite au mois de septembre 2014 à la personne chargée du suivi sociojudiciaire de Denis Mannechez, ndlr), l’avait parfaitement décrit ».

Le temps presse. Les parties posent des questions fermées. L’avocate de trois frères et sœur (Betty est conseillée par un autre avocat) : « Vous parlez de votre enfance malheureuse, mais à quel moment avez-vous pensé à l’enfance de vos enfants ? » Ce n’est pas une question fermée. Le président : « Nous allons laisser M. Mannechez méditer une réponse ce week-end, et nous l’écrire sur un petit bout de papier ». Finalement, Denis Mannechez récitera, mais, aussi ingénieux que soit le dispositif conçu par la cour d’assises, l’oralité des débats ne devrait pas y survivre.

 

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