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Procès de la pancarte : « On est dans une posture qui vise à être compris, mais relaxé »

Mercredi, devant le tribunal correctionnel de Metz (Moselle), se tenait, en son absence, le procès d’une certaine Cassandre, prévenue de provocation publique à la haine pour avoir brandi, dans le cortège d’une manifestation, une pancarte cryptique jouant sur un certain nombre de codes antisémites. Le parquet a requis une peine principale de trois mois de sursis simple. Jugement le 20 octobre.

par Antoine Blochle 10 septembre 2021

Pas de prévenue dans le prétoire, trois heures et demie de plaidoiries de parties civiles, un proc’ pas emballé… S’il en allait de la durée des audiences comme des températures, le ressenti pour un après-midi comme celui-ci se quantifierait sans doute en jours. Toujours est-il qu’au mois d’août dernier, au cours d’une saturnale manifestation attrape-tout, dans la capitale de la mirabelle, une certaine Cassandre, professeure d’allemand dans la trentaine, exhibe un rectangle de carton fait maison. Au recto, on peut lire un certain nombre de noms de famille, essentiellement d’origine (plus ou moins) juive. Mais aussi le mot « Traîtres », suivi de trois points d’exclamation, et l’expression « Mais qui ? ». Cette dernière renvoie à l’interview d’un militaire en retraite sur une chaîne d’info en continu, et par ricochet à la consonnance elle aussi juive du nom de son contradicteur sur le plateau. Car à cette question de savoir en substance qui, selon lui, contrôlait les médias, il a lâché à son interlocuteur : « La communauté que vous connaissez bien ». Pour en revenir à la pancarte, sur le « q » de « qui » sont dessinées des cornes de diable. Sans compter le verso, sur lequel on reviendra plus loin.

« Ce n’est pas une brebis égarée, elle appartient à un groupuscule »

In limine litis, la défense de Cassandre, laquelle ne s’est pas présentée, soulève que, « dans toute cette procédure, les réquisitions du parquet, d’un bout à l’autre, ont été faites en violation des dispositions de la loi de 1881 et du code de procédure pénale ». L’avocat insiste surtout sur l’acte par lequel le parquet a initié l’enquête de flagrance, mentionnant, peut-être improprement, une « diffusion » de la pancarte incriminée. Pure provoc’ : l’effet recherché consiste surtout à pouvoir marteler que les auteurs principaux de l’infraction seraient, non pas celle qui brandissait le panonceau lors de la manifestation, mais ceux qui, le lendemain, en ont successivement posté la photo sur les réseaux sociaux. À savoir… la Licra, l’ambassade israélienne et le ministre de l’Intérieur.

« C’est dommage qu’elle ne soit pas là, parce que j’aurais voulu lui poser des questions », lance la présidente après suspension et jonction au fond, sur lequel elle enchaîne justement. De la perquisition, ressortent pêle-mêle une ancienne pancarte (du même tonneau), un drapeau tricolore revêtu d’une Croix de Lorraine, et une bibliothèque essentiellement composée d’ouvrages religieux. En audition, la prévenue soutient que « pour faire simple, [elle a] écrit les noms des principaux décisionnaires » intervenus au cours de la crise sanitaire, et d’autres « personnes influentes ». Certaines réponses sont plus sibyllines, comme celle-ci : « Ce sont des représentants d’une puissance financière, et je m’arrêterai là pour les détails ». Quant au verso de la pancarte, « sa signalétique rappelle les codes scripturaux du NSDAP », notent les enquêteurs de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité (OCLCH). Du côté de la défense, on soutient que ce dos vise exclusivement LREM, et que les deux faces ne sont aucunement indivisibles. Sur PV, l’enseignante a pour sa part précisé que le graphisme et le code couleur formaient une évocation « autoritaire, mais pas nazie », pour « dénoncer la dérive totalitaire » du gouvernement.

« Bien sûr que je vais plaider sur la peine »

« Cette absence à l’audience doit être soulignée comme étant une posture rarissime », plaide l’avocat de deux des treize parties civiles, avant de filer une métaphore coronavirale : « L’antisémitisme, c’est […] un virus, [qui] a su s’adapter aux circonstances politiques et historiques. Et dernièrement, dans cette nouvelle forme de variant, il s’est adapté aux circonstances […] médiatiques ». Dans toutes ces plaidoiries, il est beaucoup question de « contexte ». « On sait », explique ainsi un autre, « qu’elle a adhéré au FN, qu’elle a été prise en photo avec Jean-Marie Le Pen, […] repris de justice pour antisémitisme, […] il n’y a pas d’ambiguïté possible ». Un autre encore : « C’est une personne radicalisée. […] Ce n’est pas une brebis égarée, elle appartient à un groupuscule intégriste, qui a cherché pendant cette manifestation une opération de communication. […] C’est de l’agit-prop ». Il en veut pour preuve une vidéo prise en début de manifestation, sur laquelle le groupuscule en question s’écrie « À bas la Gueuse ! », un slogan (royaliste) anti-républicain. Ces éléments de « contexte » s’accumulent, et on en perd parfois un peu le fil. La présidente aussi, qui allume justement son micro pour interrompre une avocate : « Je n’ai pas compris… Vous dites qu’il y a des catholiques extrémistes qui sont proches du diable ? ».

En raison de la nature cryptique de la pancarte, il est aussi beaucoup question de « codes ». À propos du drapeau de la Résistance retrouvé chez elle, la même avocate note par exemple que « c’est assez fréquent, à l’extrême-droite, d’inverser les choses. […] D’ailleurs, très vite, dans ces manifestations, on va voir le port d’une étoile jaune ». Un confrère poursuit : « Ce qui m’effraie le plus dans cette affaire, c’est qu’on a une nouvelle génération qui recycle les vieilles lunes de l’antisémitisme ». « Sur cette pancarte, il n’y a absolument rien qui fasse allusion au passe sanitaire, ou même au coronavirus », fait remarquer une autre. « Après tout ce que vous avez entendu, il me paraît difficile de faire preuve d’originalité », entame le sixième avocat, déclenchant un certain nombre de hochements de tête. Et de bifurquer sur la notion d’exhortation : « On fusille les traîtres, […] je crois que ça va au-delà d’une incitation insidieuse ». Le huitième conseil ajoute qu’on « est dans une posture qui vise à être compris […] mais relaxé par le tribunal. […] On a pu accuser les juifs d’empoisonner les fontaines. Ici, on les accuse de laisser mourir les gens, voire d’agir positivement ». « Bien sûr que je vais plaider sur la peine », assume clairement la neuvième avocate, contrairement à la majorité de ces prédécesseurs : elle réclame « une peine qui nous protège de voir nos enfants [la] croiser dans le couloir d’un collège, et nous protège de la voir se présenter à un mandat électif ».

« C’est un procès qui ne me semble pas joué d’avance »

Dixième à se lancer dans des réquisitions, le proc’ expédie les siennes en une poignée de minutes : « Ce n’est pas le procès des antivax, ce n’est pas le procès de certains groupuscules nationalistes […]. C’est un procès qui […] ne me semble pas forcément joué d’avance. [Mais] si nous acceptons les limites de l’exercice judiciaire, je vais tenter de vous convaincre de [sa] culpabilité ». Et d’ajouter : « Il faut aussi reconnaître le risque de faire de cette Cassandre une personne plus célèbre qu’elle ne l’était avant sa convocation ». Il souligne « une volonté de noyer le poisson », par « l’adjonction de noms » et « le détour par des référentiels ». Sur la question de savoir si les inscriptions « constituent ou non une incitation à la haine », il considère, paraphrasant la doctrine, que la prévenue « n’incite pas à la commission d’infractions, mais […] en indiquant que les juifs tirent les ficelles de la politique nationale au sein d’une oligarchie mondialisée, elle crée un climat délétère de nature à provoquer [une telle] commission d’infractions ». Après avoir appelé le tribunal à procéder à « une évaluation de [sa] dangerosité criminologique », il sollicite trois mois d’emprisonnement intégralement assortis du sursis simple, sans amende, ainsi qu’une peine complémentaire d’inéligibilité.

L’avocat de la défense entame par un poncif : « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». Non sans soutenir que « son grand-père [celui de Cassandre] avait été déporté par les Allemands », pour une nébuleuse histoire de béret, il explique que sa cliente n’a pas fait le déplacement pour raisons de sécurité : « Sur les réseaux, elle subit des menaces assez graves ». Il revient ensuite à la charge sur la notion de « diffusion » : « Elle porte sa pancarte, et dans l’autre main elle a un drapeau catholique […] Elle n’a [donc] pas assez de mains pour se prendre elle-même en photo ». Sur cette photo, justement : « Si le ministre de l’Intérieur et les associations ne s’en étaient pas emparés, [elle] resterait l’anonyme qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être ». Plus juridiquement, il soutient que « l’appréciation des propos doit être objective, […] il faut se mettre à la place du lecteur moyen ». Avant de se lancer longuement dans la liste de noms figurant sur la pancarte, pour tenter tant bien que mal de les rattacher à la gestion de la crise sanitaire. Sans surprise, l’affaire est mise en délibéré, au 20 octobre 2021.

 

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