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Procès du cardinal Barbarin : « le processus organisé du silence »

Le cardinal Philippe Barbarin comparaît, devant le tribunal correctionnel de Lyon, aux côtés de cinq autres prévenus membres du diocèse de Lyon, pour non-dénonciation de violences sexuelles sur mineurs et non-assistance à personne en péril. Il encourt jusqu’à cinq ans de prison.

par Marine Babonneaule 8 janvier 2019

Laurent Duverger raconte, il a ses notes sous les yeux. La première fois, le père Preynat vient l’interrompre dans ses activités, l’emmène dans une salle à l’écart des autres scouts de la paroisse de Saint-Luc. « Il me prend la main pour caresser son visage et son sexe à travers son pantalon. Il se baisse pour m’embrasser. » Laurent Duverger sent que « ce n’est pas normal » mais il y a comme « une impossibilité de fuir ». Il est en état de « sidération ». Le prêtre représente pour lui « une triple autorité ». « C’est l’adulte, c’est le chef des scouts, c’est le prêtre. » Les parents sont d’ailleurs « subjugués par cet homme ». Il est « l’homme charismatique » que tout le monde admire, les enfants les premiers. Cela va durer trois ans. Le jeune garçon apprend « à cloisonner ». Lors d’un camp d’été en Corse, « le père Preynat ne se cache plus, dans le car, il m’assoit sur ses genoux, derrière le conducteur, et il me caresse le sexe jusqu’à érection au vu et au su de tous mes camarades ». Les souvenirs « indélébiles » de « son odeur de transpiration », de « son halètement » demeurent. Lorsqu’il raconte finalement à sa mère, très pratiquante, elle lui ordonne de se taire. « Je me soumets », encore, mais « à 35 ans tout explose ».

Mardi 8 janvier, les plaignants ont été entendus par le tribunal correctionnel de Lyon, ceux qui ont initié la citation directe pour contrecarrer le classement sans suite de 2016. Ils sont huit et le disent, en chœur, « il est parfaitement anormal de laisser un homme aussi dangereux au contact d’enfants pendant autant d’années ». C’est, selon Laurent Duverger, un homme qui a agi de manière « quasi industrielle ». Les faits remontent à la fin des années 1980. « Est-ce la place d’un prédateur sexuel d’encadrer des enfants ? », interroge François Devaux, qui est bien le seul à avoir pu compter sur ses parents, en 1991, pour dénoncer les attouchements du religieux auprès du diocèse, valant au prêtre une courte suspension de six mois. « Je suis en colère, mais surtout étonné : comment une personne, pendant cinquante ans, a-t-elle pu échapper aux mailles du filet ? C’est une aberration », estime Alexandre Hezez, un autre plaignant.

Mais il n’est pas question, dans ce procès, de remettre en doute les faits imputés au père Preynat. Il les a lui-même reconnus et doit être jugé pour ceux-là. Le tribunal doit en revanche estimer si, oui ou non, les prévenus, dont le cardinal Barbarin, se sont abstenus de dénoncer les faits qu’ils connaissaient, du moins par les témoignages des plaignants. Et, en s’abstenant, ont-ils omis de porter assistance à personne en péril ? Le parquet de Lyon avait estimé que les préventions ne tenaient pas, en raison d’une prescription acquise et d’un défaut de démonstration par les plaignants d’un péril imminent à leur encontre, devenus adultes. Les responsables ecclésiastiques lyonnais pouvaient-ils par ailleurs être tenus responsables pour des faits survenus bien avant leur arrivée ? « La plupart d’entre nous n’étions pas nés que le diocèse savait », rétorquent pourtant les parties civiles. Les plaignants veulent une chose : que la justice reconnaisse, une bonne fois pour toutes, que le diocèse savait et qu’il n’a rien fait. Il y a eu les alertes de 1991, en 2011 et en 2014. Le cardinal Barbarin est nommé à Lyon en 2002.

« C’est un peu paradoxal de reprocher aux autres de ne pas avoir dénoncé quand vous-même ne le faites pas. »

L’histoire d’Alexandre Hezez est révélatrice. C’est par lui que la procédure a débuté. Il se croyait, au début, la seule victime. Il décide en 2014 de contacter le diocèse lorsqu’il apprend que son ancien chef scout est encore en fonction. Il obtient un rendez-vous avec une responsable du diocèse de l’époque, Régine Maire, qui va jusqu’à organiser une confrontation entre l’ex-scout et le prêtre. « J’ai dû prier avec lui et lui prendre la main dans la miséricorde », raconte Alexandre Hezez. Mais rien n’est fait après le rendez-vous, le prêtre officie toujours. Philippe Barbarin reçoit alors le plaignant. « Il m’a dit qu’il allait agir rapidement. Nous avons encore prié puis plus rien. Je réalise ma naïveté, la mécanique de ce processus organisé du silence. J’apprends même qu’il est promu en 2013 et qu’il partait en colonie avec des enfants », s’insurge l’homme. Bref, « c’est l’omerta », « c’est l’emprise ». Alexandre Hezez relance le diocèse, appelle, envoie des mails et des courriers. Il écrit deux fois à Rome. Rien. « J’ai vu qu’il serait toujours prêtre quoi qu’il en soit. […] La prise de conscience est venue alors. […] Le plus important, c’est qu’il n’agisse plus. » « Votre démarche est très ecclésiastique », fait mine de s’étonner la présidente du tribunal Brigitte Vernay. « Dans ma tête, je pensais que ça ne changerait rien de porter plainte puisque les délais étaient dépassés », souffle Hezez. « Pourquoi, parallèlement, ne faites-vous pas une action judiciaire ? Pourquoi s’en remettre aux autorités religieuses ? C’est difficile à comprendre, c’est un peu paradoxal de reprocher aux autres de ne pas avoir dénoncé quand vous-même ne le faites pas », insiste la magistrate. « Je ne me sentais pas capable d’y aller tout seul. Avec les faits prescrits, je me suis dit que ma parole serait remise en doute et alors là, tout s’arrêterait. […] Je n’avais pas le pouvoir d’arrêter Bernard Preynat. Je me suis adressé à ceux qui en étaient capables. J’ai accepté cette confrontation avec lui parce que je voulais qu’il avoue. S’il niait, tout s’arrêterait, je n’ai pas de preuve. La présence de Mme Mairie certifiait les faits. C’était un pari, un coup de poker », révèle Alexandre Hezez.

À François Devaux, fondateur de l’association La Parole libérée, la magistrate lance : « Je vais être désagréable mais, vous-même, quand saisissez-vous la justice ? » « Au moment où je comprends que Preynat est toujours en contact avec les enfants », répond-il. Donc bien tard. C’est compréhensible mais est-ce suffisant comme réponse ? « De quel préjudice faites-vous état ? » « Mon préjudice, c’est que depuis vingt-cinq ans je porte la responsabilité du fait que d’autres enfants ont pu être victimes du père Preynat. C’est une lourde charge », réfléchit à voix haute François Devaux.

« Trahison du Christ »

Le matin, Régine Maire, responsable à l’époque au sein du diocèse lyonnais, est en charge notamment des relations interreligions, est à la barre du tribunal comme prévenue. Elle recevait « des religieux en difficultés qui sortaient de leur communauté ». Lorsqu’elle organise la confrontation entre Alexandre Hezez et le père Preynat, en 2014, « ils se parlent tous les deux », elle invite l’homme à porter plainte, qui lui aurait « opposé une fin de non-recevoir ». Elle « regrette » que l’ecclésiastique n’ait « exprimé aucune demande de pardon » mais ne pense pas à alerter la justice elle-même car elle est « devant un adulte stable ». Régine Maire ne va pas plus loin, elle préfère garder le silence. L’archidiacre de Lyon, Maurice Gardès ne s’est abstenu de rien puisqu’il « n’a jamais reçu aucune plainte et n’a jamais reçu aucune famille à ce sujet-là ». Il y a bien cet appel anonyme dont le père Preynat lui fait état en 1997 : une femme l’accuse de « problèmes » lors d’un camp scout en Corse quinze ans auparavant. Mais ce sont des rumeurs, comme celles entendues en 1995, et lui, Maurice Gardès, de formation scientifique, n’en a que faire. « C’est contraire à tout le registre de la connaissance. » Il n’interroge d’ailleurs pas le religieux sur la nature de ces « problèmes » (v. Dalloz actualité, 8 janv. 2019, art. M. Babonneau ).

Xavier Grillon était vicaire épiscopal entre 2012 et 2017, il est « la courroie de transmission entre les prêtres et l’évêque ». Devant le tribunal, il raconte sa rencontre avec Alexandre Hezez en 2014, un moment qui l’a « bouleversé ». « Je n’ai jamais voulu entraver le cours de la justice. […] Tout acte pédophile est une ignominie absolue, c’est une trahison du Christ. […] Je reçois leur colère mais j’ai l’impression qu’ils poursuivent des objectifs éloignés de la vérité. » Le curé pleure. « Les pressions et les insinuations sur internet sont autant de blessures à mon intégrité », poursuit-il. En 2014, lorsqu’il est alerté par le conseil épiscopal du diocèse des faits concernant le prêtre Preynat, il le voit mais ne se souvient « pas bien » de ce qui a été dit lors de l’entrevue. Il annoncera également au prêtre qu’il est retiré de la paroisse de Saint-Luc mais le laisse célébrer les communions à l’été 2015. « Vous n’avez pas eu idée de le dénoncer ? », questionne le tribunal. « Les faits étaient prescrits, je n’ai pas eu l’idée d’aller dénoncer », et Xavier Grillon « ne connaît pas la procédure ».

Avec cette affaire, « le visage du Christ est souillé », déclare Thierry Brac de la Ferrière, évêque auxiliaire de Lyon jusqu’en 2011, pour qui « le mot prêtre est devenu synonyme de pédophilie. […] J’ai honte pour l’Église mais je ne pouvais dénoncer les actes que je ne connaissais pas ». Il a pourtant reçu Laurent Duverger en 2011. Ce dernier lui parle « de façon pudique » des agissements de Preynat. « Je ne me rappelle pas des mots mais je me rappelle qu’il était question de violences sexuelles. » Il écoute le jeune homme « avec bienveillance » mais n’évoque pas plus une éventuelle démarche judiciaire. « Ça ne m’a pas traversé l’esprit. » La présidente demande : « vous étiez au courant des rumeurs sur le prêtre ? » « […] Je savais qu’il y avait des soucis avec ce prêtre mais je n’en savais pas plus. […] Des faits anciens et M. Duverger était en principe capable de s’en saisir devant la justice. Je n’avais pas forcément à révéler le contenu de cette conversation. […] C’était dans un cadre confidentiel, je m’en suis tenu là. »

Les plaidoiries et le réquisitoire auront lieu aujourd’hui. 

 

Commentaires

Bonjour,
Relisez votre article. Corrigez-le : une victime n’a rien à « avouer ». Une victime « dénonce » des faits. C’est l’auteur de faits qui « avoue » avoir commis des faits. L’utilisation de termes inexacts est très préjudiciable aux victimes d’agressions de ce genre dès lors qu’elles se sentent coupables (à tort)
Je vous remercie d’avance de l’attentions que porterez à mon message.
Cordialement

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