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Procès pour financement du terrorisme : « Je n’ai pas soutenu la cause, j’ai soutenu mon fils »

Vendredi dernier comparaissait à Paris la mère de Foued Mohamed-Aggad, l’un des terroristes du 13 novembre. Elle lui avait adressé plusieurs milliers d’euros alors qu’il se trouvait en zone irako-syrienne, avant d’être poursuivie pour financement du terrorisme. Le parquet a requis quatre ans d’emprisonnement, dont trois avec sursis. Délibéré ce mercredi.

par Antoine Bloch, Journalistele 8 mars 2022

À la fin de l’année 2013, les deux fils de Fatima, membres de la « filière de Strasbourg », ont pris le bus pour Francfort, puis l’avion jusqu’à Istanbul, d’où ils ont rejoint la zone irako-syrienne, prétendument dans une optique originelle plus ou moins humanitaire. Revenu en France l’année suivante, l’aîné, Karim, a depuis écopé de neuf ans de prison ferme : « Ce qui signifie qu’il devrait prochainement sortir », précise le président. Pour sa part, Foued, le cadet, n’a jamais manifesté une quelconque intention de rentrer. Du moins jusqu’au 13 novembre, date à laquelle il a semé la mort au Bataclan, avant de la trouver à son tour, lors du déclenchement de la ceinture explosive de l’un des autres terroristes (Mostefaï). Foued avait préalablement été rejoint « sur zone » par sa compagne, laquelle avait donné naissance à une petite fille, elle aussi prénommée Fatima. Toutes deux sont présumées avoir péri. Les investigations, notamment de la cellule Tracfin, ont mis en évidence que « le couple avait reçu d’importants subsides des deux familles », explique le président, avant de souligner « le rôle central joué par vous, madame, dans la récolte et l’envoi de ces fonds, [alors même que] vous étiez en relation constante avec votre fils, dont vous connaissiez manifestement les intentions ». C’est ainsi que, sur citation directe du parquet national antiterroriste (PNAT), Fatima comparaît pour financement du terrorisme (C. pén., art. 421-2-2). « J’en suis consciente, et je vais essayer de répondre », commence par rétorquer la prévenue.

Concrètement, Foued a reçu des mandats cash en provenance d’une demi-douzaine de pays (France, Belgique, Allemagne, Turquie, Qatar, Yémen, etc.), par l’intermédiaire de « collecteurs » de l’organisation dite État islamique (EI). Lesquels, naturellement, prélevaient au passage un pourcentage des sommes. Sous son propre nom ou ceux de membres de sa famille, Fatima aurait ainsi, à elle seule, adressé plus de 13 000 €, « presque une année de salaire pour elle », expliquera le procureur, « et presque vingt années de salaire d’un combattant » de l’EI. Elle se défend d’avoir ainsi « soutenu la cause », affirmant qu’au moins dans un premier temps, « c’était aussi pour pouvoir partir de là-bas. Pour payer des passeurs. […] Je voulais le sauver à tout prix ». « Mais il ne souhaitait pas être sauvé », objecte le président, avant de se lancer dans la compilation leurs échanges à la même période. Il en ressort notamment que Foued annonçait clairement son intention de « partir pour un voyage sans retour », de « tomber chahid », autrement dit, de mourir en martyr, au cours de « ce que, nous autres les kouffars [mécréants, ndlr], on appelle une opération kamikaze », résume le président. Fatima explique alors, en substance, qu’elle voulait subvenir aux besoins de sa belle-fille et de sa petite-fille.

« On n’est pas assez bête pour se laisser embobiner »

« J’étais dans le déni, complètement, je pense que j’ai été manipulée par ses paroles », rétorque la prévenue, sur un ton guère plus convaincu que convaincant. Toujours est-il qu’au mois d’août 2015, ses échanges avec son fils se sont brusquement interrompus, pour ne reprendre que dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 : « Je vais rencontrer Allah », écrivait alors Foued à sa mère. Laquelle explique qu’elle n’a pas tout de suite fait le lien entre son fils et les attentats parisiens : lorsqu’elle a compris, « j’aurais voulu creuser un trou et rentrer dedans ». Sauf que sa propre sœur a déclaré sur procès-verbal que, dès 2013, elle l’avait alertée sur plusieurs posts Facebook de Foued, notamment une photo d’Oussama Ben Laden. À la barre, Fatima reste sur le gril pendant plusieurs heures, mais s’enferme et s’enferre effectivement dans le déni : ni le président ni le procureur antiterroriste ne parviennent à en tirer quoi que ce soit, hormis de nouvelles contradictions. Elle se montre un peu plus loquace sur son engagement associatif : « J’aide des familles qui sont dans la même situation que nous », explique-t-elle, « si elles ont envie de parler, ou quoi que ce soit ». Elle explique cette démarche comme suit : « En 2014, les [proches de djihadistes] comme nous, on n’en entendait pas parler. On ne nous disait pas s’il y avait d’autres familles dans notre situation. On voulait de l’aide, mais on n’en a trouvé aucune, de personne. »

C’est justement ce « projet » qui, à l’en croire, l’aurait conduite à télécharger puis visionner un certain nombre de vidéos de propagande de l’EI, et même jusqu’en 2021 : « J’ai arrêté de croire dans toute leur propagande. C’était seulement pour comprendre. […] On est des personnes simples, on croit en la justice, on croit en Dieu, on fait nos cinq prières, [mais] on n’est pas assez bête pour croire des personnes qui veulent nous embobiner. » « Dans ce cas », répond le président, « ça interroge qu’on en retrouve encore, […] ça laisse entendre qu’on n’est toujours pas sorti de cette ambiguïté ». « Vu votre positionnement », rebondit le procureur, « je suis inquiet du discours que vous pouvez tenir aux autres familles ». Elle explique que c’est son fils aîné Karim qui, au cours d’un parloir, lui a conseillé de télécharger deux de ces vidéos. Question rhétorique du proc’ : « Vous pensez que c’est la personne la plus indiquée pour vous [expliquer] comment lutter contre le terrorisme ? » Sans compter que l’une des filles de Fatima est mariée religieusement à un autre djihadiste de la « filière de Strasbourg », actuellement incarcéré.

« Elle a placé l’amour filial au-dessus de tout »

Avance un témoin de la défense, qui se présente comme chercheur, plus précisément comme anthropologue. « Ayant travaillé sur la question des départs de Français, j’ai suivi une soixantaine de familles », explique-t-il avant d’asséner : « Cette question du financement du terrorisme par le biais des familles, […] en connaissance de cause, […] c’est quelque chose d’inexistant. » Il explique qu’en revanche, c’est « le lien fort » conservé par certaines familles qui a permis « d’aller sauver la plupart de ceux qui sont revenus », et qui demeure ensuite la meilleure piste de « réinsertion ». Son positionnement interpelle les magistrats : « Dans la méthode anthropologique à laquelle j’appartiens, je revendique une proximité avec les familles. » Il explique qu’il a rencontré Fatima à une quinzaine de reprises : d’ailleurs, « une fois, avec ma femme et mes enfants, on a passé trois jours chez elle ». Ce qui avait débuté comme un dialogue de sourds tourne progressivement, notamment sous l’effet des saillies du parquet, au jeu de massacre. « Les sciences sociales sont loin de la vérité juridique », se défend maladroitement le témoin : « Je préférerais que votre intervention s’arrête là, vous n’avez rien à faire devant un tribunal ! », tonne le procureur. « Le tribunal vous signale qu’il siège tous les jours, […] et que, pour vos recherches, il ne serait pas inutile de venir suivre quelques audiences », conclut le président. « Vous apprendrez beaucoup de choses ! », ponctue le proc’.

« Il n’a jamais été question de prétendre que toutes ces familles sont complices », lance le même en entamant son réquisitoire, « et il n’a jamais été prétendu que [Fatima] ait été une adepte de Daech ». Il explique que « la politique pénale en matière de financement du terrorisme a été très empirique. Nous nous sommes longtemps concentrés sur les financements d’ampleur, […] jusqu’à ce que l’on mesure à quel point […] les choses se présentaient sous un autre angle, [avec] ce que l’on pourrait appeler du “micro-financement” ». Or « ses explications nous ont laissés sur notre faim. […] Qu’on vienne nous expliquer qu’on n’a pas compris ce qu’il se passait sur zone, […] c’est improbable, surtout venant d’une personne qui a autant cherché à se renseigner. […] Elle sait la nature des activités du groupe auquel son fils appartient ». Il explique que « la chronologie est impitoyable pour démontrer cet aveuglement complice », et qu’elle a placé « l’amour filial au-dessus de tout, [même] de la raison ». Il poursuit : « On a eu droit à des dénégations, des amnésies sélectives, des versions contradictoires. Ce que l’on observe, c’est que sa dévotion totale pour Foued s’est reportée sur Karim. […] Sa relation avec lui est toxique, […] et je ne vous cache pas mon effroi à l’idée des discours qu’elle peut tenir [dans les associations]. » Il requiert finalement quatre années d’emprisonnement, dont trois avec sursis, outre l’inscription au fichier des auteurs d’infractions terroristes (FIJAIT).

« Son fils lui a infligé le statut de mère de terroriste »

« Ce dossier pose une question essentielle, qui est la question du lien », entame l’avocat. Sur l’élément matériel, il retranche un certain nombre de sommes, « même si ça ne change rien à la prévention ». Sur l’élément intentionnel, il souligne que le code incrimine la transmission de fonds « en sachant qu’ils sont destinés à être utilisés, en tout ou partie, en vue de commettre [un acte] de terrorisme », or il estime que « vivre sur place n’est pas se maintenir dans l’EI ». Du moins, relativise-t-il, « il y avait cet écran de fumée extraordinaire qui fait que, pour elle, ce n’était pas la même chose ». Ainsi, « elle en est venue à être dans le déni total. […] Ce déni, vous avez peur qu’il soit encore présent. Il n’est pas tout à fait vaincu, […] même s’il y a un cheminement ». Lui plaide pour une injonction de soins. Faisant référence au procès « V13 », sa consœur souligne qu’« on ne peut pas nier que la citation devant votre juridiction intervient dans un contexte très particulier ». « Pour conclure », enchaîne-t-elle, « je voudrais simplement vous dire que j’ai l’impression […] que pendant toutes ces années, elle a purgé une forme de peine. […] Dans son village, tout le monde la connaît. Elle vit avec des menaces de mort constantes, des cercueils, de l’urine, des crachats. […] Et je pense qu’en fait, en un sens, son fils lui a infligé le statut de mère de terroriste, [avec lequel] elle vivra très longtemps. »

Avant de suspendre, le président annonce un délibéré « à brève échéance ». Il sera rendu ce mercredi 9 mars 2022.

 

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