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Affaire Tariq Ramadan : « La divulgation de mon identité est la pierre angulaire du harcèlement moral »

L’une des femmes qui a porté plainte pour viol contre Tariq Ramadan reproche à celui-ci d’avoir divulgué son nom dans un livre sorti en 2019, sur son blog le même jour, et sur BFM TV, dans le cadre de la promotion du livre. De ce fait, Ramadan a comparu devant la 17e chambre, mercredi 9 septembre.

par Julien Mucchiellile 10 septembre 2020

Lorsqu’il publie, le 11 septembre 2019, « Devoir de vérité » (éditions du Châtelet), Tariq Ramadan entend « raconter mon expérience de vie, celle de quelqu’un injustement incarcéré », dit-il, et s’il nomme par son état civil et à 84 reprises, dans ce livre, l’une de ses plaignantes que la presse nomme (et continue de nommer) Christelle et qui, ayant porté plainte pour viol contre l’islamologue, est la cause, en quelque sorte, de cette « expérience de vie » (10 mois de détention provisoire, plusieurs mises en examen pour viol, une image de dévot dévastée), ce n’est pas pour « régler des comptes », comme le suggère la partie adverse, ou encore pour lâcher sur elle la meute de ses véhéments soutiens, c’est tout simplement parce que son nom ayant déjà été divulgué dans les médias, il ne voyait pas d’objection à l’écrire lui aussi. Pourtant, Christelle en a pris ombrage – ainsi que le parquet – et Tariq Ramadan, ce mercredi 9 septembre, a comparu devant la 17e chambre pour avoir diffusé le nom d’une victime d’agression sexuelle, infraction pour laquelle il encourt, aux termes de l’article 39 quinquies de la loi de 1881, 15 000 € d’amende.

Ses avocats, au nombre de cinq, occupent tout le premier rang. Des autres rangs, bruissent ses soutiens et amis, qui occupent une bonne moitié de la salle. Ils écoutent tout d’abord Me Pascal Garbarini citer Napoléon (« les mots sont tout ») en préambule de la QPC qu’il développe ensuite, sur la conformité à la constitution de l’article 39 quinquies. Le statut de « victime » évoqué dans l’article n’est-il pas incompatible avec la présomption d’innocence ? Cet article créerait un déséquilibre. « Pourquoi, lui, devrait taire le nom de la victime ? Je veux dire, de la victime, entre guillemets », plaide Me Garbarini. À ce stade de la procédure, Christelle est une plaignante ; l’article de loi, peu clair, doit-être soumis à l’examen du Conseil constitutionnel.

Après avoir remis la décision sur la QPC au délibéré sur le fond, le tribunal a invité Tariq Ramadan à s’exprimer spontanément, et le prévenu, brillant orateur, a développé « trois choses », a-t-il entamé, martelant à longueur de phrases que s’il avait voulu divulguer le nom de la Christelle, nuire à sa sécurité, l’intimider, il lui aurait été loisible de le faire au commencement de la procédure, lorsqu’en octobre 2017, une femme, puis une autre, puis une autre, portent plainte pour viol. « Pendant que je suis en prison, les noms des plaignantes apparaissent. Une dépêche AFP divulgue son nom, qui apparaît partout (30 médias, 40 articles), et ce que je vois c’est que jamais elle ne porte plainte contre les journalistes. » Pourquoi ? « Parce qu’il fallait attaquer Ramadan. »

Me Éric Morain, pour la plaignante : « À votre connaissance, le nom apparaît quand pour la première fois ?

− En mars 2018.

− Où ?

− Dans le Muslim post.

− Ma cliente a porté plainte contre le Muslim Post.

− Je n’ai pas eu vent de cette plainte, ni d’aucune autre.

Me Basile Ader, l’autre avocat de Christelle : « Vous présentez votre défense, dans ce livre ?

− Non, je raconte mon expérience de vie, j’expose des faits qui jusque-là n’ont pas été exposés par les médias.

− C’est ce que j’appelle présenter sa défense. En quoi était-ce important de mettre son nom véritable, et non pas Christelle ?

− Il aurait été stupide de dévoiler son nom, mais je ne dévoile rien : je répète. Je n’y vois aucun problème. »

« Depuis le départ, il y a une obsession de diffuser mon nom. »

Tariq Ramadan a très peu communiqué, dit-il, depuis le début de l’instruction, et à chaque fois il envoyait un message de « dignité, de respect de la plaignante », assène-t-il. Christelle, elle, le soupçonne fortement de tirer la ficelle d’un harcèlement massif à son endroit. « La divulgation de mon identité est un acte qui est la pierre angulaire du harcèlement moral que je subis, et c’est un moyen de pression. Depuis le départ, il y a une obsession de diffuser mon nom. Pour moi, c’est une question de vie ou de mort. » Les deux autres plaignantes ont été agressées ; l’une a été tabassée dans le hall de son immeuble, et la première : pneus crevés, insultes, menaces. « Elles ont pu s’en sortir, car elles peuvent courir et s’enfuir. Moi, je suis handicapée, je ne peux pas courir. »

« Est-ce qu’il y a un avant et un après ? », lui demande Éric Morain.

« Je ne sors plus. Un an que je suis enfermée. » Elle est insultée, menacée, on l’invite à se suicider (« pends-toi, suicided-toi »), à longueur de journée. Son interphone a été cassé, sa boîte aux lettres, vandalisée. « J’ai pris 40 kilos, je fais de la boulimie. Là, je suis en phase d’anorexie. » Elle est sous anxiolytique. Son psychisme est tourmenté par la situation qu’elle vit. Elle a fait une tentative de suicide en décembre 2019, a contracté le covid-19 dans une forme assez grave. Son discours est-il crédible ? La défense ne le pense pas. Me Garbarini : « Si vous souhaitez rester anonyme, pourquoi diffuser votre image ? » L’avocat fait référence à son site professionnel, mais également à plusieurs photos diffusées, notamment dans Vanity Fair ou sur Twitter. Des photos « retouchées », sur lesquelles elle est méconnaissable, précise-t-elle. Sur ce réseau elle affirme : « je ne me cacherai plus ». Elle explique : « je ne cacherai plus mon corps, », en réaction à la polémique de l’instant où une femme se voyait reprocher un décolleté trop « provocant ».

Me Elhamamouchi, autre avocat de Tariq Ramadan : « vous avez porté plainte contre un journaliste qui aurait révélé que vous étiez complotiste, antisémite, d’extrême droite ». Mathieu Verneret, « journaliste » (inconnu au bataillon), a publié sur son blog des éléments non vérifiés qui attesteraient des opinions extrêmes de Christelle, repris en fanfare par la horde des soutiens de Tariq Ramadan. L’avocat, finalement, ne pose pas de question : « j’affirme que vous avez laissé passer le délai de prescription exprès, que cette plainte », c’était du vent – et donc que ces informations sont admises comme vrai par la plaignante. Finalement, le procureur l’interrompt : « J’en ai marre, l’audience s’éternise à cause de questions qui n’ont aucun rapport », râle-t-il. « Vous n’avez pas la police de l’audience ! » tente Me Elhamamouchi.

Finalement, le tribunal abrège la dispute pour donner la parole à Éric Morain, qui plaide enfin : « Regardez la salle, on est venu avec sa clique ! » Il dit qu’une haine tenace oppose ces deux-là depuis le début de l’affaire, lorsque celle-ci avait osé une confrontation avec celui qu’elle accuse de l’avoir violé. « Écrire son nom, c’est désigner une cible », plaide-t-il. Basile Ader plaide en droit, tout comme le procureur requiert en droit. Il liste les éléments matériels : il faut une diffusion du nom, une révélation de l’identité, pas d’accord écrit de la victime, et qu’il existe une agression sexuelle. Les éléments, selon lui, sont réunis. « Une victime, c’est quelqu’un désigné comme ayant subi une infraction. L’anonymat protégé par cet article garantit à ces victimes de pouvoir se rendre dans un commissariat pour porter plainte sans risquer de devenir encore plus victime qu’elles ne le sont déjà », précise-t-il. La question la plus âprement débattue est la suivante : n’est-ce pas en contradiction avec le principe de liberté d’expression, au regard notamment de l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme (Conv. EDH). Selon le procureur, l’entorse au principe se justifie pour la protection de la vie privée, et, dans ce cas, elle est selon lui tout à fait proportionnée. Contre l’éditeur, il requiert 12 000 € d’amende. Contre Tariq Ramadan, 8 000 € d’amende, dont la moitié assortie d’un sursis simple.

L’avocat de l’éditeur pense que cet article « très rare » vise à préserver l’anonymat des gens, et qu’après avoir vu son nom diffusé sur internet, après avoir elle-même donné une interview à Vanity Fair, « l’évidence qui s’impose, c’est qu’elle a souhaité porter sur la place publique ce qui lui est arrivé, avec les détails. Donc, ce débat devient bancal. L’équilibre est rompu », plaide l’avocat. « La partie civile se livre elle-même à ce que le texte réprime », ajoute-t-il, voyant dans cette attitude – et dans ce procès – un manque de cohérence. Me Garbarini voit les choses de la même façon. Il ne pense pas que Christelle puisse judiciairement prétendre – pour le moment – au statut de victime, car, s’agissant d’un viol, les faits mêmes sont discutés (contrairement, par exemple, à une blessure, qui est un fait objectif). Dans ces conditions, et en lien avec la QPC qu’il a lui-même développé, l’article 39 quinquies serait en contradiction avec le principe supérieur de la présomption d’innocence. « J’ai bien compris qu’elle venait régler des comptes ! » Bourdonnement approbateur parmi les soutiens de Ramadan. Il plaide la relaxe. 

 

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