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« Qu’il aille commettre ses infractions où il veut, mais pas chez nous »

Devant la cour d’appel de Paris, Aleksandr a confondu avec une demande d’asile l’audience correctionnelle qu’il avait lui-même provoquée. Pas franchement une bonne idée, surtout par les temps qui courent. Et ce qui devait arriver arriva.

par Antoine Blochle 29 octobre 2020

L’interprète en russe a patienté une partie de l’après-midi, mais il a quitté le palais lorsqu’arrive finalement Aleksandr, flanqué de l’un de ses fils. Ce dernier indique à la cour qu’ils sont d’abord allés à celui des Batignolles. On rappelle l’interprète. Né à Tbilissi il y a une soixantaine d’années, Aleksandr affirme ne plus avoir la nationalité géorgienne ; et ne plus en avoir du tout, d’ailleurs. En 2018, sur le tarmac de Roissy, il s’est soustrait à une mesure d’éloignement, en refusant à deux reprises d’embarquer dans des vols pour Kiev. Le tribunal correctionnel l’a condamné à deux mois ferme. Pendant son incarcération, sur appel du parquet, la cour a ajouté une interdiction du territoire, pour dix ans. C’est après avoir purgé sa peine d’emprisonnement qu’Aleksandr a pris connaissance de la décision et formé opposition. C’est donc libre qu’il comparaît, avec l’intention à la fois noble, abracadabrante et funeste de venir plaider sa cause en personne, sans avocat.

La présidente explique à Aleksandr que la Géorgie avait délivré un laissez-passer consulaire, et le reconnaissait donc bien comme l’un de ses ressortissants : « Oui, mais c’est un pays dangereux. » Elle lui rappelle aussi qu’à Tbilissi, il a été condamné, pour violences avec arme : « Oui, mais ce n’était pas moi. » Et enfin qu’en France, il a de petits antécédents, relativement anciens il est vrai, sous sa véritable identité, ainsi que sous deux alias distincts. Peu à peu, on croit comprendre qu’Aleksandr a sans doute fait une demande d’asile, sans obtenir de statut, puis entamé une procédure de régularisation, sans plus de succès. La présidente essaie longuement d’y voir plus clair et appelle au secours l’avocate générale : « Vous n’auriez pas des questions sur ce point ? » Levant à peine le nez, elle rétorque simplement : « Eh bien moi, je trouve ça très clair… » Ce qui est clair, c’est surtout que tout cela l’intéresse très moyennement.

Tout un pan des réquisitions louvoie entre caricature et outrance, ce qui ne laisse pas une marge énorme : « Les reconduites sont voisines de zéro, et après, on a des événements [terroristes] comme celui de la semaine dernière, et la presse qui demande ce que fait la justice. […] Certains font un scandale dans l’avion, les passagers prennent leur défense, mais ensuite, ils sont, eux ou leurs familles, assassinés par ces personnes. […] Qu’il aille commettre ses infractions en Géorgie, en Ukraine ou ailleurs, où il veut, mais pas chez nous ! » Elle ajoute que « je ne doute pas, en plus, qu’il demande toutes les aides… » Depuis les bancs, le fils explose : « On n’a jamais rien demandé ! » Et sort entre deux gendarmes. L’avocate générale réclame un an ferme et, « bien évidemment », la fameuse interdiction du territoire pour dix ans. La cour sort délibérer, non sans avoir lancé : « Vous, vous ne bougez pas. »

La greffière fait plusieurs allers-retours. On croit entendre au loin de gros sabots cogner sur le plancher : ce sont ceux du mandat de dépôt qu’Aleksandr, visiblement confiant, est bien le seul à ne pas voir venir. Pendant vingt-cinq interminables minutes, le fils vient ponctuellement coller son visage contre la porte. Il essaie de deviner, à travers les deux hublots successifs, la tournure que prennent les événements, mais ne peut guère apercevoir qu’un coin de moulures de la salle d’audience. Agitation chez les gendarmes, qui ne peuvent téléphoner ni dans la salle ni dehors, puisque le fils s’y trouve : ils restent donc dans le sas. Agitation également chez la greffière, qui se met subitement à tamponner des tas de trucs. La cour revient et s’installe. Dans le dos d’Aleksandr, les gendarmes approchent sur la pointe des pieds et enfilent leurs gants. Ils sont deux, puis cinq, puis neuf.

Aleksandr ne voit toujours rien venir, mais son téléphone se met à sonner : c’est son fils qui tente de le prévenir. Lorsqu’il comprend ce qui est en train d’arriver, il se décale lentement dans une travée, entre deux bancs des avocats. Puis se retrouve coincé contre un muret : on se dit qu’il a décidément le chic pour s’engager dans des impasses. Pendant qu’on l’entrave, alors que son téléphone se remet à sonner, il vocifère : « Ça m’est absolument égal », traduit l’interprète sans y mettre le ton. « Dans ce cas, la cour ne regrette pas du tout sa décision ! », répond la présidente, estomaquée. On le fait sortir par une porte dérobée. Devant la salle, son fils tente toujours de rentrer. Puis d’en savoir plus : « Il a pris combien ? — Aucune idée, Monsieur. — Vous l’emmenez où ? — Aucune idée, Monsieur. » Les gendarmes dégainent leur botte secrète pour s’en débarrasser : « Vous aussi, vous êtes sans papiers, Monsieur ? »

 

Commentaires

Excellent compte rendu et plaisant à lire !
Marc DONNEZ
62

Lamentable.

Dalloz actualités proposent-elles une chronique judiciaire dans l'esprit de " Coups de barre " de Dominique Simmonot ?

Une bonne initiative.

Décidément la réputation du droit en France nnest pas là pour rien.
On forme des juristes dans les universités ou des futurs membres de l'extrême droite identitaire ?
Envie de gerber après avoir lu cette immondice et les propos odieux de ce tribunal.
Les attentats ont decidément bon dos et servent bien un agenda politique.

J'aime quand les histoires finissent ainsi. Mais un retour immédiat au pays natal serait encore mieux. Et avec le reste de la famille. Car il ne faut pas séparer les familles.

très plaisant à lire.
bravo pour le style et cet humour noir bien trempé.

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