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Reportage 

C’était la buvette du Palais

Le 31 mars, la buvette du Palais fermera ses portes, en attendant une éventuelle reprise par quelques candidats d’ores et déjà intéressés. Pour les avocats et autres habitués, la fermeture de ce lieu mythique serait catastrophique.

À droite, en entrant, la table de quelques grands pénalistes. Me Hervé Temime, Thierry Herzog et Pierre Haïk y déjeunaient avec leurs collaborateurs. Tout au fond, contre le mur, la jeune garde entourait le directeur du bureau pénal, Dominique Rousseau, espérant obtenir les « bons » dossiers. Autour, dans la grande salle voutée, le peuple du Palais, avocats, greffiers, magistrats, gendarmes, journalistes s’y retrouvaient, sans distinction de fonction, pour y souffler, y papoter, s’y imprégner des histoires et légendes qui s’y racontaient. Du matin au soir, on venait y respirer après la lutte des prétoires. Le lieu, situé dans le prolongement de la conciergerie, donnait sur la cour de mai, à droite du grand escalier. C’était la buvette du Palais. Moribonde, elle devrait fermer à la fin du mois, en attendant d’éventuels repreneurs.

Cette idée suscite une panoplie d’émotions chez les habitués. Me Dominique Bréard, désespéré : « Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? On ira bouffer dans les distributeurs ? Quelle sinistrose ambiante ! ». Son confrère Henri de Beauregard, déjà nostalgique : « Ça me chagrine, car cela favorisait la vie des avocats, ça faisait partie des endroits où l’on pouvait se poser pendant nos nombreux temps morts. Ça rappelle un peu la fermeture de la Poste, qui procède de la même logique : dématérialisation des relations de justice ». L’avocat général Étienne Madranges, également historien du patrimoine judiciaire, est le plus virulent : « Cette buvette fait partie de la vie d’une grande cité judiciaire, c’est un lieu indispensable, le supprimer serait hautement préjudiciable, vraiment dramatique » se lamente-t-il.

Le magistrat poursuit : « Récemment encore, j’y ai invité des personnalités étrangères venues visiter ce haut lieu de l’histoire de l’Europe. Un lieu aussi riche que le Palais de la Cité, sur le plan humain comme sur le plan du patrimoine, de l’histoire, des échanges internationaux, ne peut se priver d’un endroit de convivialité ». Car la buvette, ou le buffet du palais, si l’on en croit l’en-tête doré qui surplombe la grille d’entrée était « une bulle, une alcôve» pour l’avocate Anne-Sophie Laguens.

Sa consœur Julie Vendé, grande habituée du lieu, appréciait l’endroit où l’on entrait « pour se débarrasser de ses oripeaux juridiques ». « Un lieu hyper chaleureux, où l’on rompait avec la violence de l’audience » confirme leur confrère Yann Le Bras. Le bâtonnier Pierre-Olivier Sur raconte y avoir ressenti une « ambiance hallucinante » au milieu de ces « tables mythiques ». Des attentes de verdict de peine de mort, il y a plus de trente ans, aux agapes des Corses pendant le procès Colonna, l’ambiance guillerette du quotidien de la buvette savait prendre une tournure dramatique.

par Julien Mucchiellile 25 mars 2014

Un suicide et la lente agonie du lieu

La buvette, c’est avant tout un lieu chargé d’histoire. C’est là que les condamnés à mort attendaient la charrette, stationnée dans la cour de mai, qui les amenait se faire couper en deux place de Grève - ou place de la Concorde pour Marie-Antoinette et d’autres illustres condamnés de la révolution. Et pour aller de la salle d’audience aux cachots, on empruntait un petit escalier en colimaçon, aujourd’hui caché.

En 1956, M. Brun, premier concessionnaire, ouvre le lieu. Cuisine familiale, ambiance chaleureuse, les personnels et avocats font bientôt de la buvette l’endroit privilégié de leurs rencontres dans l’enceinte du Palais de justice. La cuisine est simple, la carte celle d’un humble bistro, et les serveuses en tenue administrent la salle avec enthousiasme et professionnalisme. La concession est reprise par son fils, qui gère l’affaire avec le même zèle. Mais les difficultés commencent à poindre à l’horizon.

Au milieu des années 90, il apparaît que le lieu n’est plus aux normes sanitaires. Thierry Brun se propose d’y faire les travaux nécessaires contre le renouvellement de sa concession. Mais cette procédure nécessitant un appel d’offres, la promesse est impossible. Le temps passe et il semble de plus en plus clair que les autorités judiciaires souhaitent fermer l’endroit. « Il aurait peut-être fallu être franc dès le départ en lui expliquant que sa buvette devrait être fermée un...

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